Il est presque 21 heures, je suis déjà en retard. Dans le reflet du miroir accroché au mur lavande de ma chambre, je scrute une jeune fille blonde, les cheveux légèrement ondulés lui arrivant presque aux épaules, du blush rose aux joues et une touche de rouge sur les lèvres. Je me souris à moi-même… Ce soir je dois rejoindre mes amis pour fêter mon anniversaire, mes 18 ans pour être exacte. J’ai donc choisi de porter les vêtements que je préfère : une petite robe noire qui appartenait à ma mère, des boots à talons et une veste en cuir bordeaux.

La sonnerie de mon téléphone me tire de ma contemplation, et lorsque je vois le nom « Lisa » s’afficher sur mon écran, je ne peux m’empêcher de rire toute seule. Ma meilleure amie n’a jamais été patiente… Il lui faut tout et tout de suite ! On dit souvent d’elle qu’elle est pourrie gâtée, et même si c’est le cas, je ne peux m’empêcher de l’adorer : on est comme soeurs depuis la maternelle. Je décide de ne pas décrocher, je sais très bien ce qu’elle veut me dire : je suis encore en retard. J’attrape ma grosse écharpe et mon sac posés sur la chaise de mon bureau, et dévale les escaliers en bois de la maison familiale. J’entends alors mes parents crier depuis le salon : « Emi tu es en retard ! ». Apparemment, la ponctualité n’a jamais fait partie de mes qualités… Pas le temps de répondre, je claque la porte et j’enfourche mon vélo pour pédaler à toute vitesse dans les rues de ma petite ville de province.

Je respire à plein poumons, profitant de ce moment de solitude pour imaginer la soirée qui m’attend. Sera-t-elle décevante, comme souvent quand on attend un événement avec un peu trop d’impatience ? Je m’en fiche à vrai dire, rien ni personne ne pourra me gâcher le plaisir de fêter mes 18 ans… même pas Nico « pot de colle », qui aura certainement trop bu, ou Johanna et ses réflexions déplacées sur mon physique. Moi, Emilie, ce soir, je me sens bien et prête à dévorer l’avenir.

Alors que j’arrive non loin du Flyaway, un bar que nous fréquentons depuis quelques temps maintenant, j’entends déjà les éclats de voix et les rires de mes amis, probablement installés en terrasse en m’attendant, buvant un verre une cigarette à la main. Je freine pour m’arrêter un instant, prenant une grande inspiration avant de faire mon apparition en tant que personne « adulte ». Quand ils m’aperçoivent enfin, tous mes amis se mettent à crier et taper dans leurs mains, comme si j’étais une star qui venait de rentrer sur scène. Ils viennent m’embrasser, me serrant dans leurs bras chacun leur tour et me couvrant de compliments (sauf Johanna évidemment, qui se contente d’un « Enfin… on ne t’attendait plus ! »).

Ils m’emportent littéralement à l’intérieur, où les notes de « Dream On » du groupe Aerosmith envahissent le petit espace tapissé de rouge et son imposant comptoir en bois brut. L’endroit a complètement été réaménagé pour la fête de ce soir, et les petites tables ainsi que les gros poufs qui occupaient le centre de la pièce ont tous été poussés sur les côtés afin de créer une piste de danse éphémère. Lisa me tire par le bras et m’attire avec elle pour bouger en rythme sur la musique qui résonne partout dans le Flyaway. Les lumières du bar nous enveloppent toutes les deux, créant un moment de complicité alors que tous les autres nous ont déjà rejoint sur la piste.

Essoufflée, je remarque alors un visage inconnu qui me scrute plus ou moins discrètement depuis l’arrière du bar. Je me tourne vers Lisa pour lui demander « C’est qui lui ? », ce à quoi elle me répond « Le nouveau barman, c’est son premier jour ». Toujours en train de m’observer, je me dirige vers le comptoir pour commander un verre ; mais quand j’arrive à sa hauteur, il me tend un cocktail rouge et bleu joliment décoré de bonbons multicolores.

– « Il paraît qu’on fête un anniversaire ce soir ? », me lance-t-il avec un sourire amusé.

Je m’assois sur une des chaises hautes métalliques alignées devant le bar, en répondant un « oui » quelque peu gêné.

– « Merci pour le verre. »

– « Avec plaisir, tu fêtes tes 18 ans c’est ça ? »

D’un hochement de tête, je lui fais comprendre que oui.

– « Intéressant… »

Je rougis aussitôt, et me tourne vers mes amis pour éviter son regard, qui je dois bien le dire, me donne délicieusement mal au bide. Ils ont tous un grand sourire aux lèvres. Nico se presse contre Johanna, alors qu’un slow vient de débuter et je vois Lisa hésiter entre deux de nos amis pour lancer une invitation. Peu importe, le résultat sera le même, elle est déjà sortie avec tous les garçons de la bande, et pour l’instant aucun n’a su canaliser sa soif de découverte… Les autres aussi ont l’air heureux : Noémie et Lola, amies fusionnelles qui passent tout leur temps collées l’une à l’autre, Lucas plutôt en retrait, qui parle rarement mais d’une gentillesse inouïe, Pierre, qui enlace maintenant de ses bras protecteurs Lisa et enfin Jade, ondulant son corps sur la piste comme si c’était une chanson de Beyoncé qui passait… Et derrière moi, à quelques centimètres à peine, ce jeune homme dont je ne connais pas encore le prénom, avec des boucles brunes tombant juste devant de grands yeux marrons, un sourire franc et chaleureux, des mains incroyablement viriles.

En cet instant précis, je m’ordonne quelque chose : « N’oublie jamais ce moment Emi ». Il fera, j’en suis sûre, partie des instants qu’on se remémore des années plus tard, empli d’une certaine nostalgie.

Et aujourd’hui encore, vingt ans plus tard, je n’ai pas oublié. Ce souvenir me procure autant de joie que le jour où j’étais assise au bar du Flyaway, à espérer que ce moment s’étire dans le temps à en devenir éternel.

Certains de mes amis le sont encore aujourd’hui, et le fameux inconnu est devenu l’homme qui partage ma vie depuis tout ce temps. Chaque jour depuis, je fais en sorte de collecter toutes les précieuses secondes de mon existence à la manière d’un film que je me repasse, lorsque moi aussi, il m’arrive d’oublier que la vie est belle.


Une fois de plus, on se retrouve pour un nouveau texte suggéré par l’atelier d’écriture virtuel des Jolies Plumes. Ce mois-ci, le thème se voulait gai et plein de vie : « Une jolie ode à la vie, à l’amour, à la joie, aux terrasses, aux copains, à la musique, à la bienveillance surtout, envers les autres (et envers soi-même). » 

J’ai rapidement trouvé l’histoire principale de mon récit, puisque la phrase « N’oublie jamais ce moment » provient d’un livre que je viens de terminer (Reste avec moi – Jessica Warman) et qui m’a vraiment marquée : je m’en suis servie pour bâtir ma propre histoire.

Pour vous aussi rejoindre l’atelier ► latelierdesjoliesplumes@gmail.com ◄

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