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“Honesty & Jalousie”

Je m’approchai lentement vers le comptoir, ne sachant quelle attitude adopter envers Joan. Étions-nous censées nous connaître ? Ou devais-je faire semblant de ne l’avoir jamais vue ? Finalement, ce n’était pas vraiment un mensonge : nos précédentes rencontres avaient toujours eu lieu sur Realme, il s’agissait donc de la toute première fois qu’elle se tenait devant moi, en chair et en os. D’ailleurs, je ne sais pas si c’était le fruit de mon imagination, mais elle me semblait encore plus inquiétante sans la barrière de la réalité augmentée… et encore plus belle aussi. Ses cheveux bouclés tombaient en cascade sur ses épaules, ses jambes fuselées semblaient interminables et ses yeux aux éclats d’or étincelaient d’intelligence. Elle tourna subitement la tête dans ma direction, pour finalement m’ignorer et continuer sa conversation avec Allan.

C’était très clair : nous n’étions pas censées nous connaître, mais comment devais-je réagir ? M’installer comme si de rien n’était au comptoir ? Rejoindre les autres sur la terrasse ? Ou bien rentrer au Grand Large ? Je choisis la première option, et avançai prudemment vers l’un des grands tabourets en inox qui formaient une longue ligne scintillante sous l’éclat des spots du plafond. Faisant mine d’être accaparée par mon téléphone, j’observais du coin de l’œil Allan converser gaiement avec Joan. Je n’arrivais pas à comprendre ce qu’ils pouvaient bien se raconter et la moutarde commençait doucement à me monter au nez. Lui, riant aux éclats ; elle, jouant avec ses longues mèches rousses. Ne pouvant plus longtemps assister à ce spectacle grotesque, je sautai de ma chaise pour aller prendre l’air, sans oublier de jeter un regard glacial à Allan au passage.

Mais il ne me laissa pas le temps de m’enfuir : arrivée sur le pas de la porte, il m’interpella :

– Seren ! Où vas-tu ?

Irritée, je rétorquai :

– Parce que ça t’intéresse ?

Je pouvais lire l’incrédulité dans son regard, mais aussi l’amusement dans celui de Joan, qui ne cherchait même pas à contenir le sourire qui s’étalait sur son visage.

– Laisse moi une minute ok ?

Je ne répondis rien, et fis volte face pour rejoindre Claire, Gaëlle et Stirwen, qui étaient toujours affalées sur les larges poufs de la terrasse du Ty Coz.

Elles m’accueillirent avec sourire amusé, ce que je n’arrivais pas à comprendre…

– Alors comme ça, on fait l’inventaire de la réserve à cette heure-ci ? me lança Stirwen, toujours prête à me mettre mal à l’aise.

Elles se mirent toutes à glousser comme des poules. Gênée, je regardai autour de moi, et aperçus Alex qui débarrassait une table non loin de là. Je compris qu’il était venu raconter aux filles qu’il nous avait trouvés, Allan et moi, dans une situation embarrassante quelques minutes plus tôt. Seulement, je n’étais plus d’humeur à rire, et je lui répondis, non sans agressivité :

– Quoi ? Tu aurais aimé être à ma place ?

Le silence retomba tel une massue. Je regrettai immédiatement ces paroles. En plus d’être méchantes, elles étaient complètement stupides…

Je vis les yeux de Stirwen lancer des éclairs, mais à ma grande surprise, elle se fit plus douce quand elle me demanda :

– Il y a quelque chose qui cloche Seren ?

Je soupirai.

– Désolée, c’était nul de ma part. Mais non ça va, enfin je crois… Je me fais sûrement des films.

– Vas-y raconte ! me lancèrent à l’unisson Claire et Gaëlle. Elles n’étaient pas en couple pour rien…

– Il ne s’est rien passé… On va juste dire qu’Allan ne semble pas être insensible au charme d’une cliente. Et ça m’a énervée c’est tout.

Stirwen eut un petit rictus qui semblait vouloir dire « je t’avais prévenue », mais je tentai de l’ignorer.

Je tournai la tête vers l’entrée du Ty Coz, guettant l’arrivée d’Allan, mais ce que je vis eut le don de m’agacer encore plus : sous les guirlandes lumineuses qui décoraient la façade du bar, je vis Joan se pencher vers Allan pour lui déposer un baiser sur la joue, tout en lui glissant quelque chose dans la main.

Comme si de rien n’était, Allan arriva à mon niveau, mais je l’ignorai sournoisement. Posant une main sur mon épaule, il s’approcha pour me murmurer à l’oreille :

– Je peux te parler Seren ?

Je soupirai d’agacement, et me levai vivement pour le suivre un peu plus loin sur la plage. Je vis mes amies me lancer des regards inquiets tandis que je m’éloignai vers le rivage. Allan n’attendit pas longtemps avant de m’attraper le bras, m’obligeant à me tourner vers lui.

– Tu peux m’expliquer ce qu’il se passe ?

Agacée, je lui répondis du tac au tac :

– Ce serait plutôt à toi de me le dire non ?

Je vis passer de la colère dans ses yeux, puis presque immédiatement, ce qui ressemblait à de la tendresse…

– Seren Holman serait-elle jalouse ?

Piquée au vif, je répliquai :

– Absolument pas ! Mais il hors de question que je me laisse humilier de la sorte devant tout le monde.

– Mais de quoi parles-tu Seren ?

Je restai silencieuse, avant qu’il n’enchaîne :

– Si tu fais allusion à la fille avec qui je discutais, je suis désolé de te le dire, mais il va falloir que tu te détendes… Je fais juste mon travail !

N’y tenant plus, je hurlai presque :

– Ton travail ??? Et ce qu’elle t’a donné dans la main avant de partir fait aussi partie de ton travail c’est ça ?

– Absolument ! répliqua-t-il aussitôt. Ca fait partie du jeu de se laisser draguer par les clientes. Et si tu ne peux pas l’accepter, je ne peux rien faire pour toi…

Je restai bouche bée, avant de retrouver mon sens de la répartie :

– Donc tu comptes faire quoi maintenant ? Balancer des photos de moi nue sur Internet ? Comme tu l’as fait pour Stirwen ? balançai-je d’un ton acerbe, tandis que son regard se teignit d’un mélange de tristesse et de déception.

– Tu es pathétique Seren… lança-t-il avant de tourner les talons.

Je restai là un moment, à observer l’océan tout en contenant les larmes qui me piquaient les yeux. J’entendis le moteur de sa Hornet rugir et des crissements de pneu sur le gravier du petit parking jouxtant le Ty Coz. Je ne pus me retenir plus longtemps, laissant un flot de sanglots me submerger, tandis que mon téléphone vibrait entre mes mains. Un message de Joan :

Bravo ! Soit tu es une très bonne comédienne, soit tu as pris ton travail très à cœur. Plus qu’il ne le faudrait… 

Je ne pus m’empêcher de marmonner des injures entre mes dents, mais au même moment, une main se posa doucement sur mon épaule.

– Viens Seren ! chuchota Stirwen.

Elle me tira par la main, pour m’entraîner loin du Ty Coz. Nous marchions côte à côte ; seul le clapotis des vagues venait briser le silence. Je lui étais reconnaissante de ne pas me poser de questions, n’ayant pas la force de me replonger dans la dispute que je venais de vivre avec Allan. Elle m’entraîna vers les rochers, et me fit m’asseoir sur l’un deux avant d’ouvrir son sac à dos pour en sortir une bouteille. Un grand sourire aux lèvres, elle me lança :

– Je ne connais pas meilleur remède quand tu t’embrouilles avec ton mec !

Je ris de bon cœur. Et cela faisait tellement de bien, que je ne m’arrêtai pas. Je fus prise d’un fou rire incontrôlable, ne connaissant pas exactement la cause de mon hilarité… Peut-être la situation : me retrouver seule avec Stirwen, avec qui j’avais peu d’affinités, pour soulager une peine de cœur provoquée par son ex… C’était tout sauf ordinaire.

Elle rigolait franchement elle aussi, pensant sûrement la même chose que moi. Assise en tailleur, elle me tendit la bouteille, dans laquelle elle venait de boire une bonne goulée : je pouvais le voir à sa tête grimaçante et à son poing qui tapait frénétiquement sa cuisse, ce qui bien évidemment, me fit rire encore plus. J’attrapai la bouteille pour la voir de plus près, avant de lui jeter un regard interloqué :

– Où as-tu trouvé une bouteille de Tequila à cette heure-ci ?

– Alex m’a laissée me servir dans la réserve, gloussa-t-elle.

Je ne pus m’empêcher de lui poser une autre question, bien plus personnelle :

– Vous en êtes où tous les deux ?

– Officiellement ? Nulle part…

Elle laissa un silence s’installer, avant de reprendre :

– Officieusement… on est ensemble. Même si on ne le montre à personne.

Abasourdie, je demandai :

– Mais pourquoi ne pas l’assumer aujourd’hui ?

– S’il n’y avait que moi, je le ferai. Après tout, je ne dois plus rien à Allan. Mais Alex a trop peur que sa relation avec lui ne se détériore encore plus. Ils commencent tout juste à se reparler.

J’étais étonnée de ses confidences ; pourquoi Stirwen se livrait-elle ainsi à moi ? Je bus une longue gorgée de tequila et toussotai légèrement avant de m’étonner :

– Tu n’as pas peur que je le dise à Allan ?

Elle réfléchit un instant, puis me sourit.

– Pas vraiment… D’un côté, cela pourrait provoquer des dégâts. De l’autre, tu me rendrais service… Je pourrai enfin vivre comme je l’entends, sans avoir à me cacher.

– Je vois… répondis-je simplement.

Je me sentais apaisée à présent, et commençais à regretter le comportement excessif que j’avais eu un peu plus tôt. Je décidai de questionner Stirwen à ce sujet :

– Sincèrement, tu penses que je suis allée trop loin ?

– Tu veux dire quand tu lui as hurlé dessus ? répondit-elle taquine.

– La réponse est donc oui, dis-je en baissant les yeux.

– Tu sais, reprit-elle, j’ai souvent assisté à ce genre de scène quand on était ensemble Allan et moi. Au fil du temps, j’avais appris à faire avec.

– Laisse-moi deviner, toi aussi tu vas me dire que cela fait partie de son boulot ? dis-je agacée.

– Exactement Seren, c’est la vérité. Même si elle est déplaisante.

J’avais une dernière question pour elle. Une question dont je connaissais déjà la réponse, mais il fallait tout de même que je la pose :

– Tu lui en veux toujours ? Je veux dire… Pour ce qu’il t’a fait ?

Son regard s’assombrit, incapable de cacher cette blessure qu’elle devait s’efforcer de panser sans cesse.

– Je sais que je lui ai fait du mal en le trompant avec Alex. Je le comprends. Mais est-ce une raison suffisante pour dévoiler mon intimité à la terre entière ?

Je la regardai droit dans les yeux, n’attendant plus de réponse à ma question. Le geste d’Allan était inexcusable. Rien, ni même le temps, ne pouvait effacer la honte qu’elle avait pu ressentir ce jour-là. Mais alors, comment avais-je pu tomber amoureuse de lui ? Stirwen avait comme lu dans mes pensées, puisqu’elle me lança :

– Seren, ne laisse pas mon histoire qui a mal tourné gâcher la tienne.

Elle ajouta :

– Même si j’ai du mal à l’admettre à haute voix, Allan est quelqu’un de bien dans le fond. Il a juste pété un cable ce jour-là. Après, juste un conseil : ne joue pas à la conne avec lui. Il ne s’en remettrait pas…

Je ne répliquai pas, ses dernières paroles résonnant bruyamment dans mon crâne. Toute mon histoire avec Allan n’était que le fruit d’un travail que je ne voulais plus honorer aujourd’hui. Résolue à mettre fin à toute cette mascarade, je me décidai à adresser un message à Joan :

Où es-tu ? 

Il ne fallu pas plus de trente secondes pour qu’elle me réponde.

Avec lui… pour finir le travail que tu as commencé. 

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Rendez-vous en août pour la suite…

(Re)lire le chapitre 1 Virtual Insanity

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Written by Mots En Scène
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