woman-fire

“L’amour parfait”

Je me réveillais le lendemain à l’aube, complètement déroutée par ce que m’avait annoncé Joan la veille. Comment avais-je pu me montrer aussi crédule ? Pourtant, elle avait bien parlé de “punir les hommes qui maltraitent les femmes” lors de notre première conversation : j’aurais dû demander plus d’explications, plus de détails… mais aveuglée par ma propre soif de vengeance, j’avais acquiescé sans plus attendre. D’autant plus qu’avec la nouvelle loi du gouvernement qui donnait la priorité aux hommes pour travailler en temps de crise, j’avais vraiment besoin d’un nouveau job si je voulais garder un toit sur la tête.

Aujourd’hui, j’avais l’estomac noué et j’attendais avec anxiété le moment où je devrais revoir Allan.
Un homme qui avait mal agi méritait-il de mourir pour autant ? Cela pouvait sembler disproportionné, mais quelque chose me disait que je ne connaissais pas encore la véritable nature de la MMDA, ni ses enjeux.
En attendant, remplir cette mission était pour moi une occasion unique de retrouver mon père et je ne pouvais pas la laisser passer, quoi qu’il en coûte…

Simplement vêtue d’un long tee-shirt noir et postée devant la fenêtre ouverte de mon immense chambre, j’admirais le spectacle qui s’offrait à moi : le soleil montant doucement au-dessus de la ligne d’horizon, allouant au ciel des reflets rouge orangé et l’océan, comme figé, qui paraissait encore endormi. En effet, personne ne semblait encore réveillé à Belle-Île-en-Mer, hormis les quelques Goélands argentés qui tournoyaient dans les airs en raillant le plus fort possible. Hypnotisée, je contemplais la scène qui se jouait sous mes yeux quand quelqu’un frappa à la porte. Surprise, je m’approchai pour demander :

– Qui est là ?
– Bonjour mademoiselle Holman, je vous apporte le petit-déjeuner.
Surprise, je répliquai :
– Mais je n’ai rien commandé !
– C’est compris dans le prix de votre chambre mademoiselle.
Hésitant quelques secondes, je répondis :
– Très bien, laissez-moi deux minutes s’il vous plaît.

Cet homme avait utilisé le nom inscrit sur ma fausse carte d’identité, celle que m’avait envoyée Joan juste avant mon départ. Hier j’étais Serendipity Hoffman, aujourd’hui Seren Holman, je devais tâcher de ne pas l’oublier.
Cherchant des yeux le jean que je portais la veille, je l’attrapai et l’enfilai le plus vite possible avant d’ouvrir la porte doucement.
Un homme trapu à l’allure d’un vieux loup de mer se tenait devant moi : un visage marqué par les rides et tanné par le soleil avec des cheveux gris et une casquette vissée sur la tête. Ses yeux bleus perçants me scrutaient de la tête aux pieds, me mettant dans une position que je n’appréciais guère. Pour y mettre fin, je lançai :

– Bonjour monsieur, veuillez m’excuser mais vous m’avez prise au dépourvu.
– Je vous en prie dimezell, répondit-il avec une petit sourire en coin. Je suis Ael Kerbriant, le propriétaire des lieux.
Aucun doute possible, cet homme qui aurait pu être mon grand-père était bien Breton. Il avait l’air bourru, mais on ne décelait aucune forme de vice dans son regard malicieux. Toutefois, toujours sur mes gardes, je rajoutai :
– J’avoue être étonnée qu’un directeur d’hôtel serve lui-même le petit-déjeuner à ses clients.
Il ne semblait pas être offusqué par mes propos.
– Je comprends, mais en réalité, je voulais juste m’assurer que vous étiez bien installée.
Il continua :
– Voyez-vous, cet hôtel est comme l’enfant que je n’ai pas, et je fais tout pour que mes hôtes s’y sentent bien.
Je souris, avant d’accepter le copieux petit-déjeuner qu’il me tendait.
– Merci de m’accueillir de la sorte monsieur Kerbriant. C’est plutôt rare de nos jours…
–  Sañset.
Interloquée, je répétai :
–  Sañset  ?
– Cela veut dire “il paraît” en Breton, expliqua-t-il. C’est vrai que presque plus personne ne me comprend ici-bas, mais je ne vois pas pourquoi j’abandonnerais ma langue natale après tout…
J’avais rarement vu une personne autant attachée à ses racines et je trouvais cela vraiment attendrissant. Cet homme qui devait avoir pas loin de 70 ans refusait de se plier à l’uniformisation ambiante. Alors que je continuais de l’observer, il reprit la parole :
– Je vais vous laisser profiter de votre séjour mademoiselle Holman, si vous avez besoin de quoi que ce soit n’hésitez pas, je ne serai jamais très loin.
Je réfléchis un instant, avant de lui demander :
– Pourriez-vous m’indiquer comment me rendre au Ty Coz s’il vous plaît ? J’aimerais y aller ce soir.
– Vous connaissez déjà les bonnes adresses on dirait ! plaisanta-t-il. Vous n’avez qu’à demander à un taxi de vous emmener à la plage de Port York, à moins que vous ne soyez assez courageuse pour y aller à pied, mais comptez presque deux heures.
Il rajouta :
– Il y aura du monde ce soir, avec le concert gratuit qui a justement lieu sur la plage… Soyez prudente !

Je le remerciai avant qu’il ne prenne congé et me jetai sur le plateau garni d’un café au lait, de croissants pur beurre et de fruits frais. Je devais prendre des forces pour la journée qui s’annonçait.

J’arrivai au Ty Coz vers 21 heures. J’avais passé la journée enfermée dans ma chambre à mettre au point un “plan” pour aller au bout de ma mission et j’étais arrivée à une seule conclusion : je devais séduire Allan, obtenir sa confiance et faire ce que j’avais à faire. Il ne restait plus qu’à le trouver parmi la foule qui était venue applaudir les groupes à l’affiche ce soir. Une grande scène était érigée directement sur la plage et le Ty Coz était le seul bar où l’on pouvait profiter du concert installés dans de grands poufs multicolores, il était donc littéralement envahi par les festivaliers.
Je me frayai un passage pour atteindre l’intérieur et m’installer au bar, comme déserté. Il était évident que personne n’avait envie de rater le chanteur Cali qui allait bientôt monter sur scène. Pourtant, un jeune homme blond aux cheveux rasés m’accueillit pour me proposer un verre. Je commandai du vin blanc, ayant envie de me détendre un peu tout en gardant la tête froide.

Un petit groupe de filles riant aux éclats entra à son tour et l’une d’elle m’était familière : Claire, la réceptionniste du Grand Large avec son accent reconnaissable entre mille était là, main dans la main avec une petite brune aux longs cheveux frisés. Derrière elles, une jeune femme habillée en bas de jogging et débardeur laissant deviner de nombreux tatouages vint s’installer tout près de moi.

– Salut Alex ! lança-t-elle au barman.

Il lui répondit par un petit sourire forcé et bien qu’elle sembla déçue, elle ne bougea pas de son siège. Claire s’approcha elle aussi et me reconnut immédiatement.

– Hey…  Hello ! Tu es au Grand Large en ce moment non ?
– Oui, et toi tu y travailles c’est ça ?
–  Exactly ! Je suis Claire, ravie de te voir ici.
– Seren, dis-je en lui tendant la main.

Sa poignée de main était franche et amicale. Elle se retournait vers les autres pour faire les présentations :
– Je vous présente Seren, une cliente de l’hôtel. Seren, voici ma copine Gaëlle et Stirwen, une amie commune.
Elles mes saluèrent toutes deux : un petit signe de la main pour Stirwen et un large sourire pour Gaëlle. Claire continua :

– Tu as rendez-vous avec Allan peut-être ?
Gênée par cette question à laquelle je ne m’attendais pas du tout, je bredouillai :
– Euh non, pas du tout. Pourquoi ?
Oh  sorry, c’est juste que je vous ai vus hier soir devant l’hôtel. Je pensais que peut-être…
Elle semblait embarrassée elle aussi. A côté de moi, les yeux noisette de Stirwen lançaient des éclairs, et je compris que le sujet était sensible, surtout quand elle rajouta d’un ton acide :
– Comme ça tu connais Allan… Tu ne perds pas de temps on dirait !
Je lui lançai un regard glacial dont j’avais le secret, tandis que le silence s’installait, pesant, inconfortable… Je la fixai toujours quand Gaëlle eut la bonne idée d’intervenir :
– Allez les filles, ne vous battez pas pour un mec, faites plutôt comme moi, ironisa-t-elle en adressant un clin d’œil à Claire.
Nous éclatâmes de rire toutes les quatre, et je vis le visage de Stirwen se radoucir :
– Désolée Seren, c’est juste que… méfie-toi de lui.
Elle marqua une courte pause, avant de reprendre :
– C’est pour toi que je dis ça, parce que personnellement, j’ai d’autres chats à fouetter, insinua-t-elle en lançant un regard dans la direction d’Alex, affairé à préparer des cocktails de l’autre côté du bar.
Je hochai la tête, comme pour lui faire comprendre que j’avais bien compris le message et même, que je la remerciais de sa mise en garde. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que j’étais déjà au courant du passé d’Allan, et que c’était justement la raison de ma présence sur l’île.

L’ambiance devenue plus détendue, je les suivais sur la plage où Cali était déjà en train de chanter accompagné de son groupe. J’aimais beaucoup cet artiste qui, malgré ses cinquante ans passés, avait une énergie folle. Il ondulait telle une panthère sur la scène improvisée, crachait chaque mot dans son micro comme si c’était le dernier et communiait comme personne avec son public. La preuve, toute l’assemblée reprenait en chœur tous ses morceaux les uns après les autres.
Les filles m’avaient abandonnée pour se rapprocher de la scène quand les premières notes de L’amour parfait commençaient à se faire entendre :

“J’ai si peur de continuer le chemin seul, le bonheur s’agrippe trop mal aux gens seuls. Et j’implore, oui j’implore de voir surgir enfin l’amour, ses lèvres rougies qui viendront bouffer mes lèvres. Je suis affamé, assoiffé de l’amour le plus parfait. Ne pas partir, non, ne pas partir sans avoir connu l’amour parfait.”

Tandis que j’écoutais religieusement chaque parole de ce texte qui, je devais bien l’admettre, me chamboulait, une main vint m’agripper l’épaule :

– Je savais bien qu’il ne pouvait pas y avoir deux Seren sur cette île. On m’a dit que tu étais passée au Ty Coz ?

C’était Allan. Dans toute sa splendeur. Il portait un simple tee-shirt en coton blanc avec un jean noir basique, mais cette tenue lui allait à merveille.

“Et j’attends, oui, et j’attends que prenne le feu qui dévore le ventre, il paraît que l’on rit que l’on danse, que l’on pleure pour rien d’autre que le pur bonheur, il paraît.”

Sa main toujours posée sur mon épaule, il accentua la pression qu’il exerçait sur moi pour me tourner face à lui.

“Est-ce toi, est-ce bien toi ? Tes pieds n’ont pas eu peur de fouler les braises jusqu’à moi cette fois. Alors l’état de grâce ressemble donc à ça ? Si le prix à payer est de mourir étouffé de chagrin on s’en fout, ça vaut le coup d’oser s’aimer maintenant peut-être trop fort, mais d’y croire jusqu’au bout.”

– Je t’avais bien dit qu’on se reverrait, non ?

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Lire la suite : Poison and Wine (chapitre 4)

Re)lire le chapitre 1 Virtual Insanity 

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Written by Mots En Scène
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