naked-woman-tattoos

“Poison and wine”

Le soleil de Belle-Île filtrait à travers les rideaux de ma chambre d’hôtel, caressant mon visage et m’intimant l’ordre de me réveiller. J’avais passé la soirée de la veille avec Allan à profiter des concerts donnés sur la plage de Port York et à boire du vin. Un peu trop sûrement. Une douleur lancinante me martelait le crâne, m’empêchant de me remémorer avec précision ce qu’il s’était passé entre nous deux. Concrètement, rien, je le savais ; mais intérieurement, j’avais un incendie au fond du ventre. Il ne demandait qu’à se propager et à tout ravager sur son passage. Je devais absolument le contenir et m’en tenir à mon plan : obtenir la confiance d’Allan et l’éliminer, comme la MMDA me l’avait demandé. C’était mon job désormais.

Je me traînais jusqu’à la spacieuse salle de bain entièrement carrelée de blanc. Dans le grand miroir accroché au-dessus d’une vasque en marbre, je scrutais mon reflet : mes longs cheveux ondulés tombaient en cascade sur mes épaules tandis que mes grands yeux verts étaient cernés de fatigue, et très probablement de stress. Pourtant, une lueur toute particulière y brillait. Tout en faisant couler un bain chaud, je priais intérieurement pour que personne ne se rende compte de mon état, assez confus.

La sonnerie de mon téléphone me tira de mes pensées. Cela devait certainement être Joan, qui voulait s’assurer que l’objectif était bientôt atteint ; mais quand je découvris le numéro affiché sur mon écran, je ne savais pas du tout à qui il pouvait appartenir. Je décrochai fébrilement :

– Allô ?
– Bonjour Seren ! Bien dormi ?
C’était Allan. Sa voix était parfaitement identifiable : rauque et suave à la fois.
– Bonjour Allan, très bien merci, répondis-je dans un demi-sourire.
J’imaginais lui avoir donné mon numéro la veille, même si je peinais à m’en souvenir. Sans me laisser le temps d’y réfléchir, il reprit :
– Tu peux être prête dans 30 minutes ? Je t’emmène en balade.
Les rôles étaient inversés : c’était normalement à moi de le séduire, mais il me mâchait le boulot… Je n’hésitai pas :
– Et où irons-nous ?
C’est une surprise ! Je veux juste te montrer que Paris et Belle-Île-en-Mer ont une histoire commune. Parfait pour nous non ?
Je ris.
– Effectivement. Je serai prête dans 30 minutes.

Alors que je discutais avec Claire à la réception du Grand Large, j’entendis le vrombissement d’une moto approcher. Elle me lança :

– Allan passe te prendre ?
Plutôt gênée, je répondis en baissant les yeux, préférant ne pas affronter son regard :
– Oui, il veut me faire découvrir l’île.
Sans que je comprenne pourquoi, elle rit aux éclats.
– Cool Seren ! Tu as bien le droit de fréquenter qui tu veux.
Elle rajouta :
– Ne fais pas attention à ce que t’a dit Stirwen hier soir… Leur histoire a été compliquée et même s’il y a du vrai dans ses propos, elle n’a pas un avis objectif sur lui.

Je tressaillis. Stirwen était donc la fameuse ex d’Allan, celle qui avait été trahie et qui avait vu des photos intimes de sa personnes balancées sur le net.
Avec le recul, la réaction très vive qu’elle avait eue au Ty Coz à sa simple évocation se comprenait parfaitement. J’aurais dû m’en douter…

Je laissai mon manque de perspicacité de côté pour rejoindre Allan devant l’hôtel. Il se tenait juste à côté de sa moto, le moteur toujours allumé. Le temps était splendide : un ciel bleu limpide parsemé de quelques nuages cotonneux et un soleil ardent qui venait déjà réchauffer ma peau. Vêtue d’un simple short en jean et d’un tee-shirt blanc, je m’approchai de lui pour le saluer.

– Tu es en retard, dis-je d’un ton taquin.
– Tu es superbe ! me répondit-il du tac au tac.
Je souris.
– J’en connais un qui a trop regardé Pretty Woman !
– Pas faux, s’esclaffa-t-il.

J’enfilai le casque qu’il me tendait avant de grimper derrière lui, profitant des kilomètres à parcourir pour ne plus penser à rien et me laisser porter jusqu’à une mystérieuse destination. Lorsque nous arrivâmes devant la citadelle Vauban et ses puissants bastions d’angle, un sourire vint s’élargir sur mon visage. Je l’avais bien sûr vue en arrivant à Palais quelques jours plus tôt, mais je me faisais une joie de pouvoir la visiter.

– La citadelle Vauban ? N’est-ce pas l’endroit le plus touristique de l’île ? le titillai-je.
– C’est vrai ! admit-il. Mais c’est aussi l’un des plus beaux, crois-moi !

Je le suivis à travers cette étoile de granit, me laissant guider, subjuguée de me trouver dans cette édification remplie d’histoire. Nous parlions peu, voire pas du tout, mais à la fin de notre visite, nous arrivâmes vers quelques petites bâtisses en pierre à l’allure lugubre malgré le soleil étincelant. Piquée par la curiosité, je demandai :

– Quel est cet endroit ?
Il ne répondit pas tout de suite, baladant son regard tout autour de nous.
– Les cachots des empoisonneuses.
– Les empoisonneuses ? Quelles empoisonneuses ? dis-je d’un ton incrédule.
– Tu n’as pas assez révisé ton histoire on dirait, dit-il malicieusement.
Il marqua une brève pause avant de reprendre :
– Sous le règne de Louis XIV, en 1682 exactement, des femmes ont été enfermées ici pour avoir participé à l’affaire des poisons. Tu n’as jamais entendu parler de la marquise de Brinvilliers ?
– Non jamais…
Les sourcils froncés, il réfléchit un instant avant de poursuivre :
– Elle a été exécutée pour parricide en 1676, mais c’est elle qui est à l’origine de tout ce scandale. Par la suite, 12 femmes ayant trempé dans cette histoire ont été enfermées ici… pour ne jamais en sortir.
– Elles sont toutes mortes ici ? rajoutai-je, pour être certaine d’avoir bien saisi.
– Oui, dans des conditions atroces : dans le noir et frigorifiées, les pieds enchaînés à la muraille, portant des haillons couverts de vermine.

J’étais estomaquée. Il me racontait ces événements sur un ton léger, comme une légende qu’on raconte à des enfants pour les effrayer ; pourtant, je pouvais sentir la détresse dans ces pierres et presque entendre les cris de toutes ces femmes y résonner. Un long frisson me parcourut l’échine. Indéniablement, leurs âmes occupaient toujours les lieux et même mortes, elles ne pouvaient pas s’échapper de leurs geôles.
Tant bien que mal, je repris mes esprits. Je voulais profiter de l’occasion pour en apprendre plus au sujet de ma cible.

– Personne ne voudrait t’empoisonner toi ? dis-je l’air narquois. J’ai cru comprendre que Stirwen n’était pas ta plus fervente admiratrice.
Je vis son regard s’assombrir instantanément, puis il murmura :
– C’est vrai. J’ai merdé avec elle.
Je ne dis rien, attendant patiemment qu’il veuille bien m’en dire un peu plus.
– Écoute Seren, ce que je vais te dire ne va sûrement pas te plaire, mais en même temps, je préfère que tu l’entendes de ma bouche plutôt que de celle de quelqu’un d’autre.
Il me fixait droit dans les yeux, tandis que je hochai la tête en guise d’encouragement.
– Stirwen et moi, on était ensemble. Ce n’était pas le grand amour c’est vrai, mais nous étions plutôt bien.
Il passa une main dans ses cheveux bruns, comme pour se donner une contenance.
– Puis un jour, j’ai découvert qu’elle me trompait avec mon associé Alex, qui est aussi mon meilleur ami.
Il rectifia :
– Enfin qui l’était.
Je continuai de le laisser parler, attendant d’entendre ce que je savais déjà.
– Quand je m’en suis rendu compte, j’ai pété les plombs. J’ai beaucoup bu aussi, pensant que cela me soulagerait. Et puis j’ai fait une connerie, probablement la plus grosse de toute ma vie.
Il baissa les yeux, l’air navré et coupable.
Je suis retombé sur de vieilles photos d’elle dans mon ordi, des photos personnelles qui auraient dû le rester. Mais j’avais tellement la rage, je me sentais tellement humilié…
Il inspira une grande bouffée d’air, avant de relever le visage vers moi :
– J’ai envoyé ces photos sur le net.

Je le regardais droit dans les yeux. J’étais assez impressionnée par sa franchise, mais il était hors de question qu’il s’en rende compte. Quoi qu’il ait pu se passer, son geste était impardonnable. Je répondis simplement :

– Merci de me l’avoir dit.
Je laissais le silence s’installer entre nous quelques instants, avant de lui demander :
– Je peux savoir ce qu’il s’est passé ensuite ?
Il acquiesça d’un signe de tête.
– Stirwen a porté plainte, je m’en suis sorti avec 500 euros d’amende et un mois de prison avec sursis. Je ne peux pas la blâmer…
– Vous vous êtes reparlés ?
Il se replongea dans ses souvenirs, je le voyais à la façon dont il avait de lever les yeux au ciel.
– Je me suis excusé oui, elle aussi d’ailleurs, mais nos relations restent tendues.
– Et Alex ?
Il soupira.
– Nous reconstruisons notre amitié, petit à petit… Il m’a promis qu’il ne se passerait plus rien entre lui et Stirwen, donc… nous allons de l’avant.
En mon for intérieur, une question me brûlait les lèvres. Je ne pus m’empêcher de lui demander :
– Tu as toujours des sentiments pour elle alors ?
– Non, aucun, se justifia-t-il. Je me suis juste senti trahi et je n’ai pas envie de revivre ça chaque jour en les voyant ensemble.

Malgré la chaleur écrasante, le temps commençait à tourner à l’orage au-dessus de nos têtes. Le vent agitait les feuilles des arbres, comme un premier avertissement au déluge qui s’annonçait.

– Viens ! me dit-il en me tendant la main.
Comme pour me convaincre, il ajouta :
– Je t’emmène à l’abri, sauf si tu veux toujours être là quand la tempête s’abattra sur nous.

Ma main dans la sienne, nous partîmes rapidement de la citadelle pour retrouver sa moto garée non loin de là. Avant de démarrer, il se retourna vers moi :

– Avant de te ramener au Grand Large, je te propose une dernière visite. Je te promets que tu ne seras pas déçue.
Il ajouta timidement ;
– Tu me fais confiance ?
– Pas vraiment, dis-je moqueuse. Mais je suis curieuse, alors allons-y !

Nous longions la côte vers l’Est quand j’entendis les premières gouttes de pluie cogner contre la visière de mon casque. Toujours aussi légèrement vêtue, je commençais à grelotter tandis qu’Allan ralentit pour se garer sur une petite aire de stationnement qui dominait la mer.

– Sérieusement ? Tu m’emmènes à la plage avec un temps pareil ? riai-je
– J’aimerais te faire découvrir mon refuge quand l’océan est en colère…

Effectivement, il commençait sérieusement à s’agiter et la pluie s’intensifiait à mesure que nous avancions à travers un vallon boisé pour rejoindre la plage.

– Viens, c’est par ici ! me lança-t-il.

Malgré l’orage qui menaçait toujours, je pris le temps d’admirer cette plage, appelée plage des Galères : du sable fin et clair, contrastant avec la noirceur des rochers et des falaises abruptes, nous séparant du reste du monde.

Il me tira par la main pour m’emmener à l’abri dans une petite grotte et s’empressa de retirer son blouson.

– Tiens, couvre-toi. Le spectacle va commencer !

Je m’exécutai, tout en m’asseyant à côté de lui. La grotte était étroite et nos jambes se touchaient presque, j’entendais sa respiration lente et paisible, tandis que son regard était perdu dans l’océan. J’interrompis son moment de méditation :

– Quelles sont les deux îles qui sont juste en face ?
– Les deux petites soeurs de Belle-Île, Houat et Houédic, expliqua-t-il.
– Comment ça ?
– On raconte que Belle-Île est le refuge des fées. Lorsqu’elles furent chassées de Brocéliande, elles ont tellement pleuré que les eaux sont montées et ont envahi le golfe du Morbihan. Pour se faire pardonner, elles ont jeté des couronnes de fleurs qui ont formé les 365 îles du golfe. Trois de ces couronnes auraient dérivé sur l’Océan, dont celle de la reine de fées. Voilà comment sont nées Houat, Houédic et la souveraine, Belle-Île.

Amusée, je lui demandai :

– Tu crois à cette légende ?
– Non pas vraiment, ria-t-il. Mais j’aime la raconter pour voir comment les réagissent.
– C’est à dire ?
Il chercha ses mots quelques secondes, avant de répondre simplement :
– En général leur regard s’illumine.
Il s’interrompit un bref instant avant de se tourner vers moi.
– Comme le tien maintenant.

Tandis que les éléments se déchaînaient, mon corps tout entier lui aussi s’animait de sensations nouvelles… Je soutenais son regard, l’air imperturbable, puis me décidai à me pencher vers lui doucement, presque au ralenti.

Il me fixait toujours, mais ne bougea pas d’un cil. Imperceptiblement, ses yeux s’assombrirent et il me lança :

– D’où viens-tu Seren ? Et que fais-tu ici ? Je crois que c’est à toi de parler maintenant.

logo-serendipity-web-serie

Lire la suite : Lovin’ Whiskey (chapitre 5)

(Re)lire le chapitre 1 Virtual Insanity

Mots En Scène

Blog à tendance minimaliste et slow lifestyle

More Posts - Website

Follow Me:
FacebookPinterestGoogle Plus

Share:
Written by Mots En Scène
Blog à tendance minimaliste et slow lifestyle