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“The Times They Are A-Changin’”

La pluie tombait ce matin. Je ne la voyais pas, mais j’entendais son doux crépitement sur le toit de la caravane. Étendu à mes côtés, Allan dormait paisiblement : les yeux clos et les traits du visage parfaitement détendus, son torse se soulevait à intervalles réguliers. Je me levai sur la pointe des pieds pour rejoindre la salle de bain, et scrutai mon reflet dans le petit miroir accroché au dessus d’une simple vasque en céramique blanche. Mes cheveux blonds étaient emmêlés et mes yeux cernés ; pourtant, je m’étais rarement sentie aussi belle qu’en ce jour. Quand Allan avait posé les mains sur moi, je m’étais comme réveillée d’un long sommeil, tous mes sens en alerte, mon corps tout entier abandonné au sien… Pourtant, ce matin, j’oscillais entre bonheur et culpabilité.

Le jet d’eau brûlant sur ma peau, je laissai la chaleur m’envelopper tout en essayant d’oublier les événements de la veille. Mais rien à faire, des flashs très précis m’assaillaient sans cesse : mes lèvres plaquées contre les siennes, ses mains glissant sous mon pull, nos vêtements éparpillés sur le sol, nos deux corps en fusion… Puis, son souffle dans mon cou… mais il n’était pas qu’un souvenir, je pouvais le sentir nettement en cet instant précis.

Allan se tenait juste derrière moi, dans cette cabine embuée, ses mains glissant le long de mon dos pour remonter vers ma nuque, ses doigts jouant dans mes cheveux. Je me tournai face à lui, mon regard planté dans le sien, alors que ses mains redescendaient lentement vers ma poitrine. Il ne me quittait pas des yeux ; puis, l’eau ruisselante sur nos corps brûlants, une phrase soufflée à mon oreille, à peine audible :

– C’est donc ça qu’on appelle l’amour ?

Je ne voulais pas répondre à son interrogation. D’ailleurs, avais-je vraiment la réponse ? J’enroulai mes bras autour de son cou et m’accrochai à l’idée que ce qui était en train de se produire n’était rien d’autre qu’un dérapage, mais que très vite, j’allais de nouveau contrôler la situation.

Mais rien ne se passa comme prévu. Les semaines suivantes, je me rapprochai toujours plus d’Allan et de la bande du Ty-Coz. J’avais même la sensation d’en faire partie. Mes journées étaient ponctuées par mes entrevues avec Joan sur Realme, où je trouvais toujours des excuses pour repousser mes plans à plus tard, mes rencontres avec Allan à la caravane et les soirées au Ty Coz, accompagnée de ceux qui devenaient peu à peu mes amis. C’était le cas aujourd’hui : nous étions tous réunis, profitant d’une douce nuit d’été sur la terrasse en caillebotis, le clapotis des vagues en guise de fond sonore, nos visages éclairés par les photophores disposés sur les tables. Mais malgré cette atmosphère en apparence paisible, nos esprits bouillonnaient : depuis que Rose Marchal avait été élue à la tête du pouvoir en France, plusieurs mesures avaient été prises pour lutter contre le chômage ; comme par exemple, la priorité à l’emploi pour les hommes. Mais ce n’était pas tout, elle venait tout juste d’annoncer qu’une nouvelle loi allait être votée : les étrangers vivant en toute légalité sur le territoire devraient désormais retourner dans leur pays s’ils ne travaillaient pas. C’était le cas de Claire, qui venait tout juste de perdre son job de réceptionniste au Grand Large, puisqu’elle avait le défaut d’être une femme. Elle était aussi de nationalité britannique… Ses jours à Belle-Île étaient donc comptés.

Hormis Claire elle-même, la plus affectée par cette nouvelle était sans aucun doute Gaëlle, avec qui elle était en couple depuis deux ans. Elles étaient d’ailleurs enlacées sur l’un des grands poufs moelleux qui habillaient la terrasse, tandis que Stirwen lançait des œillades en direction d’Alex, alors qu’il se faufilait de table en table pour prendre les commandes des clients. Au départ, j’étais un peu anxieuse à l’idée de m’afficher avec Allan devant elle, de peur de raviver d’anciennes blessures, mais il était clair qu’elle avait d’autres préoccupations aujourd’hui.

Nous étions si différentes toutes les deux : elle, petite brune aux yeux noisette, des tatouages dessinés sur tout le corps, un style vestimentaire androgyne très actuel, typique des années 2020, qui savait se montrer aussi chaleureuse que piquante. Et moi, grande, les cheveux blonds cendré au tempérament plus réservé, plus froid… Mais malgré les apparences, un point commun nous rapprochait : sous cette carapace qui nous était propre, nous cachions toutes deux une grande sensibilité. 

– Il y a un problème Seren ? Ma tête ne te revient pas ou quoi ?

Sans m’en rendre compte, je dévisageais Stirwen depuis plusieurs minutes. Les sourcils en accent circonflexe, elle me toisait à l’autre bout de la table…

Je secouai la tête vivement, tout en bredouillant :

– Non non, j’étais juste perdue dans mes pensées, rien de plus.

A ce moment, je me promis de parler à Allan de ces deux-là, qu’ils les laissent enfin vivre leur histoire en paix. C’était loin d’être gagné : je voyais nettement ses traits se crisper quand j’évoquais son ancienne copine et son ex-meilleur ami… Je ne le connaissais que très peu finalement, mais il semblait être de nature rancunière. Je m’éclipsai pour le rejoindre à l’intérieur, où il avait le nez plongé dans sa caisse à compter la recette de la soirée.

– Ca y est, tu es riche ? lui lançai-je l’air narquois.

Il me répondit par un grand sourire, ce sourire qui me faisait fondre chaque jour un peu plus. Qu’adviendrait-il s’il apprenait que j’avais été engagée pour l’empoisonner ? Il fallait absolument que je me débarrasse de cette mission que la MMDA m’avait confiée, d’une manière ou d’une autre, avant que mes sentiments à son égard ne soient trop forts…

– Viens par là ! me dit-il en me tendant la main.

Je contournai le bar en chêne massif pour le rejoindre, mais il me poussa sans ménagement contre la porte battante menant à la remise.

Il déposa un tendre baiser sur mes lèvres, puis un autre, mais rapidement, il se fit plus ardent et sa langue vint jouer avec la mienne. Je le laissai faire, incapable de contenir l’incendie qui se déclarait au fond de mon ventre. Ses mains glissèrent de mon dos jusqu’à mes fesses, tandis que je déboutonnai sa chemise. Mes doigts accrochés à ses épaules, je plantai mes ongles dans sa chair, le visage enfoui au creux de son cou. J’oubliai la présence de dizaines de clients de l’autre côté de la porte et soupirai de plaisir, ce qui l’incita à passer à la vitesse supérieure : il me souleva dans les airs tandis que j’enroulai mes jambes autour de ses hanches, puis il me déposa sur une table où était entreposées des dizaines de bouteilles en tout genre. Il remonta ma jupe longue avec hâte et je me cambrai sous ses caresses. Mais alors que je luttais avec les boutons de son jean, la voix d’Alex, de l’autre côté du mur, me ramena à la raison. Je me levai d’un bond avant qu’il ne pousse la porte d’un coup sec. Faisant mine de chercher une bouteille, je lançai à Allan :

– C’est bon, je l’ai trouvée ! Elle était juste là !

Le feu aux joues, je me tournai vers Alex, pour découvrir sa mine, mi-gênée, mi-amusée par la situation. Mais il resta stoïque quand il annonça :

– Il y a du monde au bar Allan…

Le plus naturellement du monde, il lui répondit :

– Aucun problème, j’arrive dans une minute.

Alex se mit à rire, avant d’ajouter :

– Parfait, mais si je peux te donner un conseil, rhabille toi avant de sortir.

Effectivement, Allan était encore torse nu, un bouton de son jean toujours ouvert. J’avais envie de me cacher dans un trou pour ne jamais en sortir tellement j’avais honte, mais quand la porte se referma derrière Alex, je me mis à rire nerveusement. Allan aussi. Il s’approcha pour me glisser à l’oreille :

– Bien l’excuse de la bouteille, quelle actrice !

Je pouffai.

– Désolée, c’est tout ce qui m’est venu à l’esprit… Et puis, c’est toi qui m’a attirée ici. Tu n’avais qu’a trouver quelque chose à dire toi !

– C’est vrai, j’aurais pu dire la vérité.

– Ah oui ? Et laquelle ? Que tu ne pouvais pas attendre ?

– Non. Que je suis amoureux… amoureux de toi.

C’était dit. Sans détour, sans ambiguïté possible. Allan m’aimait… Je baissai les yeux au sol, évitant soigneusement son regard. Et quand je relevai la tête, il se tenait dos à moi, reboutonnant sa chemise et mettant de l’ordre dans ses cheveux, avant de partir retrouver les clients qui attendaient d’être servis. Je me retrouvai seule dans cette pièce exiguë qui me semblait glaciale à présent, mais le cœur réchauffé par cette déclaration inattendue. Je m’assis quelques minutes sur la table qui avait accueillit notre étreinte furtive, tentant tant bien que mal de remettre de l’ordre dans mes idées. Il était temps que je fasse un choix,  je ne pouvais plus continuer de la sorte. Je décidai donc de rentrer au Grand Large pour m’entretenir avec Joan, qui patientait depuis des semaines que je passe à l’acte.

Je poussai la porte battante de la réserve, pour regagner le bar qui était désormais bondé. Mais ce que je vis me fit l’effet d’une douche froide. Il m’avait suffit d’un coup d’œil pour la repérer, accoudée au bout du comptoir, en pleine conversation avec Allan. Ses cheveux roux flamboyants, son teint de porcelaine, ses yeux de braise… Joan ne m’avait pas laissé le temps de la contacter, elle avait préféré débarquer sans prévenir. Mais dans quel but exactement ?

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Rendez-vous en juillet pour la suite…

(Re)lire le chapitre 1 Virtual Insanity

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