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La sérendipité, tomber sur une chose à laquelle on ne s’attend pas.

Cette chose, c’était moi.

“Virtual Insanity”

– Punaise il fait chaud, si ça continue on va tous crever sérieux…

– Parfait, essaye juste de partir le premier, comme ça tu me rendras mon job tu veux ?

C’était mon dernier jour de travail et en quelque sorte, mon ami et ex-collègue me l’avait volé : il passait de simple rédacteur au poste convoité de community manager, non pas grâce à ses compétences, mais uniquement parce que Rose Marchal l’avait décidé. En même temps, on peut dire que nous l’avions bien cherché, c’est bien nous, femmes en tête, qui l’avions élue à la tête de notre pays quelques mois plus tôt… Nous étions maintenant toutes reléguées au statut de femmes au foyer, tandis que les hommes avaient – je cite – : “la priorité à l’emploi en temps de crise”. Rien que d’y penser, j’avais la nausée.

Installée près de la minuscule fenêtre de la pièce, je jetai un dernier coup d’œil à mon bureau et au calendrier accroché juste au-dessus, avec la date du 5 août 2022 entourée au marqueur rouge : mon dernier jour de femme libre et indépendante, c’est en tout cas le fâcheux sentiment qui m’habitait depuis le début de la journée. Attachant mes longs cheveux blond cendré pour en faire un chignon haut perché, je passai les mains sur ma nuque moite. Diego avait raison, cette chaleur allait tous nous tuer.

La grosse pendule vissée au mur égrenait les secondes, avec un son si désagréable qu’il me parvenait tel le minuteur d’une bombe à retardement. Clic clic clic….

– Il est temps pour moi de m’en aller… 18h00, je suis officiellement sans emploi.

– Allez Seren, tu ne veux pas qu’on aille boire un verre ?

– Pour quoi faire ? Pour fêter ça ?

Le silence tomba à nouveau dans la pièce, glacial et sans pitié.

– Désolé… ce n’est pas ce que je voulais dire, tu le sais bien non ? Tu vas me manquer, c’est tout.

Cet enfoiré que j’aurais voulu détester était en train de m’amadouer avec ses belles paroles ; et il y parvenait plutôt bien.

– Toi aussi tu vas me manquer. Ne plus voir ta face de geek tous les jours va beaucoup me manquer même.

– Dégage immédiatement ! dit-il en pointant la porte du doigt et non sans esquisser un sourire. Fais attention à toi Seren… vraiment !

– Ne t’inquiète pas, il fait encore jour. ça devrait aller… Fais attention à toi aussi, et ne passe pas trop de temps sur Realme. Rappelle-toi que la femme parfaite est celle que tu peux toucher, pas juste regarder à travers un casque high tech.

Je sentis ma gorge se serrer et il était temps d’y mettre fin. Je m’approchai de lui pour l’enlacer, à sa grande surprise. C’est vrai qu’il n’était pas dans mes habitudes de m’adonner à ce genre de démonstration affective, mais pour une fois, j’avais envie de lâcher prise. Il me serra fort lui aussi, puis me dit :

– Salut beaux yeux revolver ! Si tu veux devenir ma femme parfaite, tu sais où me trouver.

– Oui, je sais…

En franchissant les portes de l’immeuble Haussmanien de cinq étages où était niché mon ex-bureau, je me retournai une dernière fois pour admirer sa façade en pierres de taille et ses balcons filants. Je ne l’avais jamais trouvé aussi beau, sûrement parce que la réalité me rappelait que je ne viendrais plus ici chaque jour. Mon sac en bandoulière, je tournai les talons pour m’aventurer dans les rues de Paris, une ville devenue bien trop dangereuse pour les femmes, de jour comme de nuit, contrairement à ce que j’avais affirmé à Diego un peu plus tôt.

Finalement, le trajet jusqu’à mon petit appartement du boulevard Raspail ne s’était pas trop mal passé : deux fois sifflée dans la rue, un homme aux mains baladeuses dans le métro et un lourdingue qui voulait absolument connaître mon profil Realme. Pourtant, ma tenue ne laissait pas penser que j’avais envie d’être ainsi approchée : un jean tout ce qu’il y a de plus banal, une chemise en coton oversize et des boots aux pieds. Je me fondais presque dans le décor avec toutes ces filles autour de moi habillées à la mode ungendered, ces vêtements qui pouvaient être portés aussi bien par les hommes que par les femmes : des sweats, des tee-shirts amples, des joggings… Tout pour cacher les formes et ne pas “provoquer” ces messieurs. Mais contrairement à certaines idées reçues, les vêtements portés par une femme n’étaient pas l’élément déclencheur d’une agression : le simple fait de porter une paire de seins sous une chemise fermée jusqu’au cou suffisait amplement.

J’avais bien un profil Realme, mais uniquement à cause de mon ancien job. Pour mon usage personnel, je préférais Facebook, où j’étais d’ailleurs en train de suivre en direct le dernier discours de notre présidente, qui avec ses yeux gris tel un océan en colère, expliquait à la nation qu’autoriser le mariage pour tous n’avait été qu’une grossière erreur, tout comme l’avortement d’ailleurs, qui n’avait fait qu’inciter les femmes à avoir des rapports sexuels “irresponsables”. Agacée, j’éteignis mon téléphone pour me laisser tomber sur mon lit. Les yeux fermés, je tentai d’ignorer les nombreux bips qui émanaient de mon ordinateur posé sur la table de ma kitchenette : des notifications Realme, m’annonçant que plusieurs membres souhaitaient me rencontrer. Peu importe, je n’avais plus le devoir de gérer la communauté de ma boîte, je fermai un peu plus fort les yeux et m’assoupis presque immédiatement.

“Serendipity Hoffman, vous avez 8 nouvelles connexions”. Je n’aimais pas beaucoup entendre mon prénom en entier, il me rappelait trop mes origines, mais Realme exigeait que nous révélions notre véritable identité, documents officiels à l’appui lors de l’inscription.

Une tasse de thé fumant posée à côté de moi, j’enfilai mon casque pour découvrir qui souhaitait me voir dans la “réalité virtuelle”. Je faisais défiler les profils les uns après les autres d’un simple battement de cil, lorsqu’une femme retint tout particulièrement mon attention : rousse aux cheveux bouclés, des yeux marrons teintés d’or et d’innombrables tâches de rousseur qui venaient parsemer l’ovale de son visage. Joan Peterson… Je ne l’avais jamais vue auparavant, ni entendu son nom. D’après sa biographie, elle avait 35 ans et ne travaillait pas dans le web mais en tant que commissaire de police. Piquée par la curiosité, j’activai ma caméra 3D et ordonnai à mon casque de la rencontrer, par la simple force de mon esprit. J’étais immédiatement holoportée dans un immense bar, dont les murs étaient entièrement recouverts de grands miroirs. Joan était donc elle aussi présente sur le réseau, il ne me restait plus qu’à la retrouver dans cette grande pièce qui, bien que fictive, n’en restait pas moins immense lorsqu’on s’aventurait dans la réalité augmentée.

Le bar était bondé, ce qui n’avait rien d’étonnant pour un vendredi soir. Les gens préféraient désormais sortir “de chez eux”, boire des verres qui n’en étaient pas et parler à un hologramme plutôt qu’à quelqu’un en chair et en os.

Des gens dansaient, et les reflets des miroirs donnaient l’impression qu’ils étaient des milliers. En les imaginant en train de gesticuler seuls dans leurs salons, je ne pouvais m’empêcher de rire intérieurement. Je m’arrêtai un moment pour les observer, le sourire aux lèvres, quand j’aperçus une grande rousse aux jambes interminables se déhancher en bonne compagnie sur une piste de danse improvisée, en plein milieu de la salle.

Elle avait dû sentir ma présence, puisque son regard se tourna presque instantanément dans ma direction.

C’était bien elle.

D’où j’étais, je parvenais à voir les éclats d’or dans ses yeux et la cicatrice qui striait la peau laiteuse de son front. Elle congédia le grand barbu qui l’accompagnait avant de foncer droit sur moi, tel un rapace sur sa proie. Lorsqu’elle arriva à ma hauteur pour me murmurer quelques mots à l’oreille, j’étais très mal à l’aise, ce qui était ridicule puisqu’elle ne pouvait pas vraiment me toucher. Pourtant, j’avais comme l’impression de sentir le souffle chaud de son haleine imbibée de rhum tout contre moi.

A ses débuts, Realme était censé rapprocher les gens, mais en réalité, les contacts physiques se faisaient de plus en plus rares de nos jours : on se saluait en levant la main, on ne s’asseyait à côté de personne et on passait le plus de temps possible cloîtré chez soi.

Elle me proposa de changer de pièce et m’invita à la suivre dans un salon privé pour que l’on puisse faire connaissance. J’acceptai, non sans une certaine appréhension : me retrouver en huis clos avec une inconnue au regard sublime et inquiétant à la fois ne m’enchantait guère.

– Bonjour Serendipity, je suis Joan Peterson.

Je répondis du tac au tac. Si j’avais bien quelque chose en ma possession, c’était mon sens de la répartie.

– C’est Seren si vous voulez bien ; et je sais qui vous êtes.

Je rajoutai :

– Ce que je me demande en revanche, c’est pourquoi un commissaire de police aurait envie de me rencontrer.

Je commençais déjà à me sentir étouffer dans cette pièce aux allures de salle d’interrogatoire : il ne manquait plus qu’une lampe suspendue au-dessus de mon visage pour que le tableau soit complet ; mais l’avantage des rencontres virtuelles, c’est que l’on pouvait y mettre fin à tout moment : si ça tournait mal, je pourrais toujours enlever mon casque et bannir Joan de mes connexions.

– Je suis de la police c’est vrai, mais ce n’est pas la raison de notre rencontre aujourd’hui.

Elle marqua un court silence, passant la main dans ses longues boucles rousses :

– Je crois savoir que vous avez perdu votre emploi dernièrement, et je pourrais bien avoir une proposition à vous faire.

– Travailler dans la police ne m’intéresse pas. Je préfère encore rester chez moi à pester contre Rose Marchal.

Je marquai une pause.

– Ne le prenez pas mal, mais courir après des “méchants”, ce n’est vraiment pas mon truc.

Elle souriait maintenant. Pas nettement, mais j’arrivais à distinguer un léger rictus au coin de ses lèvres.

– Je crois aussi savoir que vous avez eu une histoire familiale plutôt douloureuse. Je me trompe ?

Cette fois-ci, je ne sus pas quoi répondre. Je me sentais mise à nu, comme si tout ce que j’essayais de cacher depuis toujours avait été révélé en première page d’un magazine. Comment cette femme que je ne connaissais pas pouvait-elle en savoir autant à mon sujet ? Y avait-il un fichier à la police qui retraçait tout mon parcours ?

J’acquiesçai, complètement prise au dépourvu par cette question. Les larmes commencèrent à affluer, sans que je puisse les contrôler. Je me détestais de me montrer aussi faible, mais le simple fait d’évoquer mon histoire me mettait dans un état de tristesse infinie, mais aussi de rage incontrôlable.

Ne me laissant pas le temps de mettre fin à cette entrevue, Joan poursuivit :

– Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je fais partie d’une société appelée MMDA, qui a pour but de punir les hommes qui maltraitent les femmes. Je suis de celles qui croient que la justice n’est pas assez sévère avec ces criminels, et nous avons besoin d’une nouvelle recrue pour remplir cette mission. Un travail rémunéré cela va de soi… très bien rémunéré même.

Abasourdie, les larmes ne coulaient plus le long de mon visage, mais mon regard devait en dire long sur ma stupéfaction. Sans me laisser le temps de répondre quoi que ce soit , elle ajouta :

– J’ai bien compris que de courir après les méchants n’était pas votre tasse de thé, mais que diriez-vous de nous venger… de vous venger ?

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Lire la suite : Belle-Île-en-Mer (chapitre 2)

Voici mon projet 2017 pour ce blog : la publication d’une web-série de 12 chapitres. Vous l’aurez compris, l’histoire que j’ai envie de vous raconter devrait être terminée en décembre prochain. J’espère que vous prendrez plaisir à la découvrir. Les trois premiers chapitres sont déjà rédigés, pour les autres, il ne me reste plus qu’à me mettre au travail…

Bonne année 2017 à tous !

Mots En Scène

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Written by Mots En Scène
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