J’ai beau essayer de reconstituer le puzzle, parfois même en forçant un peu pour que les pièces s’imbriquent les unes aux autres, je n’arrive qu’à une seule conclusion : ce matin-là, tu m’as trahie.

Ce matin-là, je t’ai retrouvé dans la cuisine de notre grande maison, tu avais les yeux cernés et une barbe naissante, les cheveux grisonnants en bataille. Un peu comme tous les dimanches que nous passions ensemble. Rien d’inhabituel non ? Assis tous les deux à la table, une tasse de café fumant posée devant nous, tu m’as questionnée sur ma semaine au lycée : les profs, les devoirs, les copains… J’ai répondu de manière vague, ayant envie de préserver le plus possible mon intimité. J’avais envie d’avoir des secrets pour toi, comme chaque ado à l’égard de son père j’imagine… Ce que je ne savais pas, c’est que toi tu en avais pour moi. Je pensais te connaître jusqu’au fin fond de ton coeur, je pensais même pouvoir lire dans tes pensées, mais il semblerait que personne ne soit transparent, que chacun garde en lui une part d’ombre, une blessure si grande qu’elle ne peut être partagée, pas même avec sa fille.

Ce matin-là j’étais pressée, j’avais des choses à faire. Peut-être retrouver Anna pour discuter de la soirée de la veille, peut-être m’enfermer dans ma chambre pour regarder des séries, peut-être même finir une dissertation sur la question « La liberté est-elle une illusion ? » ; mais en réalité, cela pouvait bien attendre. J’aurais pu rester à la maison avec toi et prendre le temps de te questionner sur ta vie. J’aurais dû. Au lieu de ça, j’ai attrapé mon sac et je t’ai dit : « Je file papa, passe une bonne journée ! ». Tu ne m’as pas répondu tout de suite, je t’ai juste entendu soupirer. Je me suis retournée, intriguée : « Ça va toi ? ». Le regard fuyant, tu as esquissé un petit sourire forcé en me répondant : « Bien sûr ma chérie ». Rassurée, je suis partie.

Ce matin-là maman m’a téléphoné, mais je n’ai pas répondu. J’ai juste écouté son message qui me disait : « Il faut que tu rentres tout de suite. Il s’est passé quelque chose… c’est ton père… il est parti… ». Je n’ai pas compris tout de suite. Je ne comprends toujours pas aujourd’hui. J’ai d’abord cru que tu avais fait tes valises pour partir loin de nous, mais quand je suis rentrée et que j’ai vu ces voitures de police garées devant la maison, toutes sirènes hurlantes… il a fallu que je me rende à l’évidence : tu étais parti sans rien dire oui, mais ton corps demeurait toujours à l’intérieur.

Ce matin-là tu as décidé de mettre fin à tes jours, tu m’as quittée alors que ton rôle était de me protéger quoi qu’il arrive, quoi qu’il en coûte. Désormais je suis orpheline… et je t’en veux.

Ce matin-là tu m’as trahie.

plage-bretagne-enfant

Ce mois-ci le thème de l’atelier d’écriture des Jolies Plumes était le suivant : « Votre personnage est au coeur d’une trahison. En est-il coupable, victime, complice, spectateur impuissant ? Comment réagit-il ? Qu’est-ce-que cet événement va changer dans sa vie ? Y a-t-il un retour en arrière possible ? »

Quand j’ai reçu le sujet du mois, j’ai tout de suite su sur quoi j’allais partir. Il y a quelques semaines, je lisais le billet de la blogueuse Dounia-Joy, « La fille posthume que je suis » ; ses mots m’ont interpellés, touchés…

Je lui en veux. A mon père. J’ai développé une haine contre lui. Je n’ai rien pu faire d’autre. Je le hais de m’avoir privé de son amour.

dounia-joy

© Dans la tête de Dounia-Joy

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