A la seconde où il est entré dans la pièce, j’ai ressenti sa présence, réchauffant mon corps tout entier l’espace d’une seconde. Il était habillé d’un costume sombre, et ses cheveux étaient devenus blancs comme le sel depuis notre dernière rencontre. Son regard lui n’avait pas changé… D’un bleu perçant qui pouvait glacer quelqu’un sur place, ou au contraire être doux et rassurant.

Avant, lorsque nous étions encore fous amoureux l’un de l’autre, il avait pour habitude d’en jouer et de me déstabiliser en moins d’une seconde; mais le jour où il m’a annoncé qu’il partait loin de moi, j’ai tout de suite su que cela n’avait rien d’un jeu, et que sa décision était irrévocable.

C’était en 1983… Un matin comme un autre dans notre chambre de bonne parisienne. Il buvait son café noir devant la minuscule et unique fenêtre de la pièce, son moyen à lui de bien démarrer la journée avant de partir travailler dans la brasserie de son frère. Moi je faisais un peu de baby-sitting à droite à gauche, histoire de récolter un peu d’argent pour l’aider à payer le loyer… Malheureusement ce n’était pas toujours suffisant, les fins de mois étaient bien trop souvent difficiles. On mangeait des pâtes… parfois rien du tout… mais notre amour suffisait à nous combler. Deux ans d’amour passionné et passionnant… Mais ce matin-là, tout a changé.

Pierre… j’ai quelque chose d’important à te dire.

Il s’est retourné vers moi doucement, le sourire aux lèvres, avec l’air presque narquois.

Encore ? Tu sais qu’à force de parler, on ne va plus avoir de temps pour s’adonner à notre passe-temps favori, qui consiste à se retrouver le plus de temps possible déshabillés dans le lit ?

Amusée, j’arrivai tout de même à lui répondre le plus sérieusement possible :

– C’est vraiment important…

A ce moment, j’imagine qu’il comprit que ce n’était pas l’heure de plaisanter. D’un saut, il s’est approché de moi pour me prendre dans ses bras. Le sentir tout près de moi m’apaisait toujours d’habitude, mais à ce moment précis, je me demandai s’il pouvait s’imaginer que nous n’étions plus seuls au monde comme nous aimions le penser. Un autre cœur que le mien battait à présent dans mon corps, et si je me concentrais très fort, j’étais certaine de pouvoir entendre ses battements lents et réguliers. Il les entendait lui?

– Je suis enceinte Pierre…

Je prononçai ces mots dans un chuchotement à peine audible, si bien que je ne sus pas s’il m’avait entendue. Quand je relevai la tête pour observer sa réaction, son visage paraissait anesthésié de toute émotion. Son regard en revanche était différent, animé d’une multitude de sentiments qui s’entremêlaient les uns avec les autres. Je ne savais pas lequel prenait le dessus… je l’ai compris quelques heures plus tard.

Alors que je me mettais à sangloter, il a attrapé son blouson en cuir dans une main et a franchi le pas de la porte d’entrée en me jetant un dernier coup d’œil :

– Désolé Sabrina, mais je dois aller prendre l’air. Je vais prendre un café au coin de la rue. On se retrouve là-bas ?

Je ne l’ai jamais revu… jusqu’à aujourd’hui! Plus de trente ans après.

Il était maintenant tout près de moi, m’effleurant du bout des doigts, complètement avachi sur une chaise. Je sentais qu’il avait envie de me parler, de m’expliquer les raisons de sa fuite, peut-être de me demander pardon? Mais il ne pouvait pas, soit par pudeur, soit parce qu’un grand nombre de personnes nous observait dans cette pièce sombre et exigüe.

Puis il s’est levé, tout en essuyant une larme qui coulait le long de sa joue. A l’embrasure de la porte, il s’est retourné vers le cercueil… mon cercueil, et il m’a dit ces derniers mots:

– « Repose en paix Sabrina… »

Et même s’il ne m’a pas entendue, j’ai répondu: On se retrouve là-bas ?

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Crédits photo: Hélène Legastelois  / Instagram.

Ceci est ma troisième participation à l’atelier d’écriture des Jolies Plumes. Le thème imposé du mois était le suivant: « Vos personnages ont été séparés – voyage, expatriation, travail, accident, rupture… – et se revoient après une certaine période de temps. Que ressentent-ils ? Ont-ils peur ? De quoi ? Que se passe-t-il ? Où se voient-ils ? Pourquoi s’étaient-ils quittés un temps ? Et que vont-ils faire à présent ? ».

L’inspiration m’est venue relativement vite (et je n’arrive jamais à savoir si c’est bon signe ou non ^^).  A vous de me le dire!

Sachez que si vous aussi, vous avez envie de participer, vous pouvez envoyer un mail à latelierdesjoliesplumes@gmail.com; Fabienne et Célie vous accueilleront les bras ouverts!

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