Le vent souffle dans les arbres juste en face de moi. Les feuilles se soulèvent au rythme de ma respiration, tantôt lente et paisible, tantôt rapide et saccadée… Cela reflète parfaitement ce qui se passe dans ma tête, alors que je suis assise sur ce banc au milieu d’un joli parc verdoyant, avec en face de moi un lac qui accueille des canards bien trop bruyants à mon goût… Dans ma main droite, je tiens un sac en plastique rempli de pain rassis, ce qui veut certainement dire que je suis venue à cet endroit précis pour nourrir ces foutues bestioles. Mais là, elles m’exaspèrent… Leurs nasillements m’empêchent de me concentrer sur ce qui est en train de se tramer en ce moment même.

Je jette un rapide coup d’œil autour de moi, et j’aperçois un homme aux cheveux grisonnants vêtu d’un élégant costume occupé à parler au téléphone. Ou plutôt il chuchote, et je suis certaine de l’avoir vu me jeter quelques regards en coin. Ce doit être lui… Celui qui me traque, celui qui pense que je n’ai pas remarqué son manège… Pourtant, après avoir raccroché avec son interlocuteur, je le vois ranger son smartphone dans la poche intérieure de son blazer et se diriger vers la sortie du parc. Il a dû passer le relais à l’un de ses collaborateurs. C’est certain! Sinon pourquoi je me sentirais épiée depuis mon arrivée ici? Pourquoi ma mémoire me ferait défaut? Je ne sais pas encore pour quelles raisons, mais je suis certaine d’avoir été droguée… Ils veulent me tuer? Très bien! Mais pourquoi?

Je décide alors de scanner du regard les environs, mais personne ne semble être assez fou pour se promener dans un parc alors que l’air est glacial, et que le vent souffle de plus en plus fort. Assaillie par le froid, je décide de plonger ma main gauche dans la poche de mon manteau en laine, bien trop grand pour moi. Mes doigts complètement engourdis tombent alors sur un petit bout de papier plié en quatre, mais ne sachant pas trop pourquoi, j’hésite à le déplier. La peur certainement. Celle de découvrir le sort que m’ont réservé ceux qui me pistent…

Une heure passe, et le brouillard a totalement envahi les lieux. Des effluves d’écorces et de feuilles me montent jusqu’aux narines, ce qui instantanément me fait me sentir beaucoup mieux. L’effet de la drogue commence très certainement à se dissiper, parce que ces odeurs me rappellent mon vieux père, qui aimait m’emmener dans les bois cueillir des champignons… Il connaissait chaque espèce sur le bout des doigts. Malheureusement, il est mort il y a bien longtemps maintenant, si bien qu’il n’a pas eu le temps de me transmettre son savoir; si longtemps que je ne me souviens même plus de la dernière fois où j’ai plongé mes yeux dans les siens…

Alors que mon regard se pose sur ma main, je réalise que mes doigts sont toujours accrochés à ce bout de papier, qui est maintenant tout froissé. Je ne peux pas rester ici: la nuit s’installe doucement et il faut absolument que je sorte de ma torpeur. Délicatement, je déplie mes doigts ainsi que le papier, pour y découvrir ces quelques mots: « Prends ton téléphone, et compose le numéro d’Emilie Leroy: 06 12 85 79 48 ».

Mon téléphone? Immédiatement, je fouille dans ma poche droite et effectivement, je trouve un portable, sûrement déposé là au moment où je m’y attendais le moins. Qui est cette Emilie? Ce prénom me rappelle vaguement quelque chose, mais il est tellement commun. Cela pourrait être n’importe qui: une alliée comme une ennemie… C’est le moment de le découvrir: un à un, je tape les numéros indiqués sur le papier, et en seulement une seule sonnerie, une voix inquiète se fait entendre:

– « Où es-tu? »

– « C’est bien Emilie? »

– « Oui c’est moi, mais dis-moi immédiatement où tu es que je puisse venir te chercher. »

– « Heu… je ne sais pas exactement Il y a un grand lac juste devant moi. Mais qui êtes-vous? »

– « Ne bouge pas, j’arrive! »

Laissant ma question sans réponse, un grand silence me fait savoir que la communication est interrompue. Il doit y avoir un autre indice, quelque chose qui me mettra sur la piste de mon identité… Agrippée au banc comme à ma propre vie, j’ai la sensation que les aspérités du bois s’impriment dans ma chair. De la paume de ma main, je caresse toute la surface, et je me rends compte qu’il y a quelque chose d’inhabituel: sous mes doigts, je peux sentir que quelqu’un a creusé le chêne pour y inscrire quelque chose… En y regardant de plus près, je me rends compte qu’on peut distinctement lire « O & P ». Pour moi, c’est comme un électrochoc, une sorte de flash… O et P pour Olivia et Patrice. Olivia, c’est moi…

Je revois clairement mon mari s’emparer de son couteau dans la poche arrière de son jean usé jusqu’à la corde, et graver le plus profondément possible nos initiales sur ce banc. C’était notre premier rendez-vous. Mais où es-t-il maintenant? Si je réussissais à recouvrer entièrement la mémoire, je pourrais peut-être me tirer de là…

Mais le temps joue contre moi, puisque j’entends déjà des bruits de pas juste derrière moi… Je décide alors de ne pas bouger, de retenir ma respiration et de fermer les yeux très forts, le plus fort possible… Et si tout cela était un cauchemar, et que j’allais me réveiller d’ici une seconde bien au chaud dans mon lit, et avec tous mes souvenirs dans la tête?

– « Ne crains rien, je suis venue te chercher… », me chuchote-t-on dans l’oreille.

Sautant sur mes deux pieds, je crie presque: « Mais qui êtes-vous? Que me voulez-vous? Pourquoi j’ai trouvé votre numéro dans ma poche? »

Un long silence s’installe, presque plus oppressant que le brouillard nous enveloppant… A quelques centimètres de moi se trouve une femme d’environ 45 ans, les cheveux coiffés en chignon qui mettent en valeur de beaux yeux bleus en amande. Son regard n’est pas menaçant, il semble plutôt triste et plein de lassitude…

– « C’est moi… Emilie! Je sais qu’en ce moment même tu ne sais plus qui tu es, mais je t’assure, je suis là pour t’aider. »

– « Dites-moi où est mon mari! Où est Patrice? »

Je décèle alors une lueur de colère passer sur son visage, aussitôt remplacée par quelque chose qui ressemble à de la compassion…

– « Il est mort… Je suis désolée… »

– « Pourquoi je vous croirais? Qui me dit que je peux vous faire confiance? »

– « Tout simplement parce que… je suis ta fille. » dit-elle en me tendant la main, tout en rajoutant: « Maman, je sais que tu es perdue à cet instant précis, mais fouille au fond de ton cœur, et tu sauras que je dis la vérité. »

En prenant une grande inspiration, je tente une dernière fois de me concentrer… Et en regardant ces yeux qui me fixent intensément, j’y vois un tout autre regard: celui de mon époux… Je n’ai pas le temps de plus y réfléchir, puisqu’Emilie rajoute:

– « Maman… tu es malade.  Une maladie appelée Alzheimer. Elle t’empêche de te rappeler de certains éléments de ta vie passée, mais je suis là pour toi je te le jure. Rentrons à la maison d’accord? »

Incapable de répondre quoi que ce soit, je me décide à répondre oui d’un hochement de tête. Accrochée à son bras, je ne vois plus rien du tout désormais; peut-être à cause du brouillard, ou alors des larmes qui m’embuent les yeux.

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Ce texte a été rédigé dans le cadre de l’atelier d’écriture des Jolies Plumes. Le thème du mois consistait à parler de l’identité: « Qui suis-je? Votre personnage n’a aucun souvenir, il ne sait pas qui il est, ce qu’il fait, ce qu’il est, où il est, comment il est arrivé là, qui sont ses parents, ses amis, bref, les gens de son entourage, et il ne sait même pas par où commencer pour essayer de rassembler les morceaux! Que va-t-il faire? Par où va-t-il commencer? Retrouvera-t-il la mémoire? »

J’espère avoir bien respecté le thème, et je dois avouer qu’il a été beaucoup plus difficile pour moi de traiter ce sujet par rapport au précédent… J’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois pour sortir quelque chose qui serait agréable à lire. Je croise les doigts pour avoir relevé le défi!

Si vous aussi, vous avez envie de rejoindre l’atelier, envoyez un message à latelierdesjoliesplumes@gmail.com.

Sur le même thème, retrouvez le texte de Laura de Virée dans l’espace, de Dounia Joy, mais aussi celui de I feel blue, qui a choisi le même angle que moi. Coup de cœur pour Lexie Swing, qui a rédigé un texte vraiment original!

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Written by Mots En Scène
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