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“Belle-Île-en-Mer”

Je posais le pied sur la terre de Belle-Île-en-Mer quelques jours plus tard, une île du Ponant située tout près de Quiberon. Joan m’avait vite convaincue d’accepter sa proposition : je n’aurais jamais pu rêver un tel salaire, ni un tel espoir de retrouver celui qui m’avait donné la vie. Elle était restée floue quant aux conditions de ma mission sur l’île ; pour l’instant tout ce que je savais, c’est que ma cible avait 30 ans et qu’elle s’appelait Allan Forest. Son délit ? Avoir diffusé des photos intimes de son ex-copine sur le net. Une affaire de “revenge porn” parmi tant d’autres, malheureusement de plus en plus nombreuses de nos jours. Malgré tout, Joan considérait que 500 euros d’amende et un mois de prison avec sursis n’étaient pas une peine suffisante. Je ne pouvais pas la contredire… D’ailleurs, une telle humiliation pouvait-elle être réparée de quelque manière que ce soit ?

La Bretagne, je la connaissais uniquement grâce aux légendes que ma mère me lisait chaque soir avant de m’endormir ; mais je devais bien admettre une chose : c’était encore plus beau que dans mon imagination. Les rues de Palais, la “capitale” de l’île, étaient animées et colorées ; la citadelle Vauban, majestueuse, surplombait le port et incarnait un témoignage unique de l’architecture militaire du maréchal.

J’avais choisi de m’installer au  Grand Large, un imposant manoir transformé en hôtel à la toiture en ardoise noire et aux murs rouge brique. Un endroit paisible de la commune de Bangor, au sud de Palais, qui offrait un spectacle captivant : l’Atlantique à perte de vue et des falaises escarpées sur lesquelles la lumière venait jouer et révéler toute leur splendeur.

Un taxi m’y conduisit rapidement et à peine mes bagages posés, je décidais de partir à la découverte de l’île à pied. J’allais vite me rendre compte qu’elle était immense… Avec ses quatre-vingt-cinq kilomètres carré, elle régnait comme la plus grande île bretonne. Au cours de ma balade, je découvrais des paysages étonnants, tantôt urbains, tantôt sauvages, avec cette impression que l’homme, bien qu’il y vive depuis plusieurs siècles, n’eut jamais réussi à capturer son essence, à en déceler ses mystères…

Cela faisait maintenant deux heures que je marchais et la nuit commençait a tomber doucement. Épuisée, je me maudissais de ne pas avoir pensé à louer une voiture, ou au moins un vélo. Je savais me trouver dans la commune de Sauzon, mais où exactement ? Pas de mer à l’horizon, juste une route et des champs qui se ressemblaient tous autant les uns que les autres. Sur ma droite, un panneau indiquait Crawford,   et en jetant un œil au bout du chemin qui y menait, j’aperçus une vieille caravane qui laissait échapper une lumière tamisée à travers la fenêtre. Je pris mon courage à deux mains et me résignai à aller demander mon chemin, mais alors que j’arrivai devant la petite porte, prête à frapper, des aboiements féroces me firent changer d’avis. Rebroussant chemin le plus vite possible, je fus stoppée net par la porte qui s’ouvrit brutalement.
Les chiens s’arrêtèrent d’aboyer sur-le-champ.

Je me retournai doucement, mais avec la pénombre, je n’arrivais à distinguer qu’une silhouette dressée sur le pas de la porte. Je ne savais pas quoi faire, mais à mon grand soulagement, l’ombre s’anima et mis fin à mon inconfort :

– Qui êtes-vous ? grommela la voix.
– Veuillez m’excuser monsieur, je me suis perdue et j’espérais que vous pourriez m’indiquer le chemin. Je ne voulais vraiment pas vous déranger, dis-je dans un souffle.
– Cela ne me dit pas qui vous êtes…
Je devinais comme un sourire dans sa voix, un sourire teinté d’ironie.
– Pardon je ne me suis pas présentée, je m’appelle Seren. Je suis en vacances ici pour la première fois et je me suis lamentablement égarée.
– Vous ne la pensiez pas aussi grande hein ?
– Pardon ?
– Je veux parler de l’île ! Tous les touristes font ça… Ils se disent qu’on ne peut pas se perdre sur une île, mais vous venez de démontrer le contraire…
Il marqua une pause
– Si ça peut vous rassurer, vous n’êtes pas la première, et sûrement pas la dernière !
Il rigolait franchement maintenant, et lorsqu’il s’approcha de moi, je distinguai ses yeux noirs, une barbe de quelques jours qui mettait en valeur sa mâchoire carrée et des cheveux bruns en bataille. Il était grand aussi, puisqu’il me dépassait légèrement alors que je mesurais presque 1,80m.
Il me tendit la main :
– Enchanté Seren, je vais vous raccompagner. Où êtes-vous installée ?
– Oh non ce n’est vraiment pas la peine, j’ai l’habitude de me débrouiller seule vous savez.
Intérieurement, je me demandais pourquoi je répondais une chose pareille alors que j’étais bel et bien perdue, et qu’il me faudrait au moins deux heures pour rentrer, si toutefois je retrouvais le chemin de l’hôtel. Avant de me laisser continuer, il insista :
– Je n’en doute pas, mais vous savez il n’y a pas qu’à Paris que les jolies jeunes femmes se font agresser la nuit.
Piquée au vif, je répliquai :
– Qu’est-ce qui vous fait dire que je suis Parisienne ?
Il sourit, dévoilant ainsi des dents qui, bien qu’imparfaites, lui donnait un charme fou.
– Votre accent… vous avez cet accent insupportable qu’on entend partout à Belle-Île chaque été.
Cette fois, j’éclatai de rire.
– Au moins vous n’êtes pas susceptible, lança-t-il. Une qualité de plus qu’il faut rajouter au fait que vous avez des yeux magnifiques.
Je ne répondis rien, laissant le silence s’installer entre nous. Je n’avais pas pour habitude d’accepter les compliments d’inconnus, moi qui étais si méfiante d’ordinaire. C’était drôle de nous observer tous les deux, car nous étions étrangement similaires :   un jean bleu, des boots en cuir et une chemise a carreaux, à la différence près que la sienne était beaucoup plus ajustée que celle que je portais.
Il faisait nuit maintenant, et mon interlocuteur ne me laissa pas le choix. Il attrapa son blouson et deux casques avant de m’ordonner de monter derrière lui en moto, une Hornet noire.

– Où allons-nous mademoiselle ?
– Au  Grand Large, à Goulphar.
Je lui adressai un sourire avant de reprendre :
– Merci !

Mes bras entourant sa taille, nous filions à toute allure sur les routes sinueuses tandis que l’odeur de cuir de son blouson emplissait mes narines. En moins de dix minutes, nous étions arrivés devant l’hôtel. J’enlevai mon casque, libérant ainsi mes longs cheveux ondulés, tandis que mon accompagnateur restait figé sur sa moto, la visière du casque entrouverte.

– Bonne soirée Seren, je dois partir bosser, mais nous aurons sûrement l’occasion de nous revoir. Le monde est petit, surtout à Belle-Île !
– Je n’en doute pas. Un grand merci pour m’avoir escortée.
Je m’arrêtai subitement, avant d’ajouter :
– Mais au fait, vous ne vous êtes pas présenté vous non plus ! Je peux savoir à qui je m’adresse ? dis-je d’un ton taquin.
– Allan, je m’appelle Allan.

Je restai sans voix, tandis qu’il me fit un signe de la main avant de redémarrer son engin et filer dans la nuit noire.

J’étais comme sonnée. Après avoir récupéré les clés de ma chambre auprès de Claire, la chef réceptionniste du Grand Large à l’accent anglais irrésistible, j’envisageais plusieurs possibilités : soit Allan était un prénom répandu sur l’île, soit j’avais mal compris et il portait en réalité un nom presque identique… Ilan peut-être ? Ou alors, mais je ne voulais pas y croire, il était la raison de ma présence ici.
Ce garçon si serviable ne pouvait raisonnablement pas avoir diffusé des photos compromettantes de son ex sur Internet. Seul un abruti serait capable d’une telle chose.

Quoi qu’il en fût, j’allais vite être fixée, puisque je devais rencontrer Joan sur  Realme  pour connaître les détails de ma mission, qui devait débuter dès le lendemain. J’étais à la fois pétrifiée et curieuse de connaître mes nouvelles responsabilités, mais aussi et surtout, de comprendre de quelle manière j’étais censée venger cette fille.

Je m’installai devant mon ordinateur portable et attrapai le casque de réalité augmentée posé juste à côté. Joan était bien présente, puisque je la retrouvais dans une pièce identique à celle de notre dernière entrevue. Son regard était toujours aussi glacial et brûlant à la fois, mais elle ne me laissa pas le temps de m’interroger plus longuement sur cette singularité. Elle me lança :

– Je vous attendais Seren, j’espère que vous avez fait bon voyage ?
Sans attendre ma réponse, elle ajouta :
– Si vous le voulez bien, nous pourrions nous tutoyer, nous avons presque le même âge après tout…
– Presque ! dis-je d’un ton légèrement moqueur. Huit ans de différence, ce n’est pas grand chose…
Elle ne semblait pas avoir relevé mon sarcasme et c’était tant mieux. Quelque chose me disait que Joan était une femme qui n’aimait pas vraiment être prise pour une idiote. Je repris, adoucie :

– J’ai fait un excellent voyage merci. L’endroit est splendide.
– Parfait alors, je vais pouvoir te donner les détails de cette première mission, embraya-t-elle sans plus attendre. Comme je te l’ai dit, ta cible s’appelle Allan Forest. Il a 30 ans et travaille au  Ty Coz, un bar situé sur la plage de Port York. Je t’envoie immédiatement une photo de lui, pour que tu puisses facilement le reconnaître.
J’entendis un bip, et tandis que je téléchargeai la pièce jointe reçue dans ma messagerie, elle continuait de parler :
– Il a écopé d’une amende de 500 euros pour avoir diffusé des photos dénudées de son ex-amie, sans son consentement bien évidemment. Ta mission va donc consister à le faire payer pour son comportement… Tu pourras utiliser tous les moyens mis à ta disposition, mais l’objectif restera le même…
Je ne l’écoutais plus vraiment. L’image s’afficha en haut à droite de mon champ de vision, et il n’y avait aucun doute possible, il s’agissait bien du jeune homme que j’avais rencontré un peu plus tôt dans la soirée. Allan…

– Tu es là Seren ? me demanda Joan.
– Oui pardon… Je réfléchissais seulement à ce que tu venais de dire… Qu’entends-tu par “l’objectif restera le même” ?
Elle sourit, sûrement amusée par ma naïveté, avant de me répondre :
– L’éliminer bien sûr, c’est pour cela que tu as été engagée, et de la manière la plus discrète possible cela va de soi.

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Lire la suite : L’amour parfait (chapitre 3)

(Re)lire le chapitre 1 : Virtual Insanity

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Written by Mots En Scène
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