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“Lovin’ Whiskey”

Visiblement, Allan ne serait pas aussi facile à séduire que je pouvais le supposer. Sous ses airs de garçon plein d’assurance, se cachait une réelle méfiance. Et cette méfiance était aujourd’hui dirigée contre moi. Quand il m’a demandé d’où je venais et ce que je faisais là, j’ai bien dû improviser. J’ai partiellement dit la vérité. Je venais de Paris après avoir perdu mon job de community manager, j’avais besoin de me ressourcer et de quitter cette ville où je ne me sentais plus tout à fait en sécurité. Pour le reste, j’ai imaginé me servir de l’argent que ma mère m’avait légué à sa mort pour expliquer mon séjour au Grand Large. En réalité, elle était toujours vivante, même si nous n’étions pas beaucoup en contact ces derniers temps. Je culpabilisais un peu d’avoir inventé une histoire pareille, mais sur le moment, c’est tout ce que j’avais trouvé à dire. Je n’en étais pas certaine, mais j’avais la sensation qu’Allan ne me croyait qu’à moitié. Lorsqu’il m’avait raccompagnée, il s’était montré plus distant que d’ordinaire, le regard fuyant, et il n’avait pas cherché à me revoir dans l’immédiat. Il s’était contenté d’un vague « À plus tard » guère convaincant.

Minute par minute, je revivais la scène de la veille allongée dans le sofa de ma chambre d’hôtel, quand Joan m’appela sur Realme. Mon ordinateur posé sur les genoux et le casque de réalité virtuelle vissé sur la tête, je pénétrai immédiatement dans l’interface.

Nous étions dans un parc, ce qui changeait de nos dernières entrevues, beaucoup moins agréables. Une imposante fontaine crachait ses jets d’eau de manière régulière et les oiseaux, bien que factices, piaillaient de contentement dans les grands arbres baignés de soleil.

– Alors Seren, comment se passe ta mission jusqu’ici ?

– Plutôt bien, mentis-je sans sourciller. Je me rapproche doucement d’Allan, il ne devrait pas tarder à me faire confiance je pense.

– Il va falloir faire vite Seren. Moins de temps tu passeras sur l’île, moins tu te feras remarquer.

J’hochai la tête sans grande conviction, puis elle reprit, plus sérieuse que jamais :

– Le dispositif est prêt, tu le recevras directement au Grand Large dans la journée. Bien sûr, manie le paquet avec précaution. Tout sera expliqué à l’intérieur.

– Quel dispositif exactement ?

Elle me lança un regard noir, avant de conclure :

– Si je ne t’en parle pas ici, c’est qu’il y a une raison. Dois-je te rappeler que dans Realme, des oreilles traînent partout ?

Je balayai du regard les environs et effectivement, un couple se regardait dans le blanc des yeux à quelques mètres, tandis que deux hommes en costume discutaient vivement en faisant de grands gestes avec les mains un peu plus loin. Il y avait aussi une vieille femme, assise sur un banc, le regard perdu, qui semblait attendre un amoureux qui ne viendrait jamais.

Qu’est-ce que cette femme pouvait bien attendre de la réalité augmentée ? En vieillissant, la solitude était-elle à ce point pesante ? Realme était-il devenu son seul moyen d’avoir un semblant de vie sociale ? Tout ce que je savais, c’est que je ne voulais pas lui ressembler, je ne voulais pas devenir comme elle. Je voulais pouvoir observer les passants et leur inventer des vies, installée à une terrasse de café, sentir le soleil caresser mes jambes en été, écouter de la musique dans une salle de concert noire de monde, serrés les uns contre les autres pour ne faire plus qu’un… Nouer de vraies relations.

Quittant Realme et de retour dans ma chambre, je réfléchis à ma situation avec Allan : j’avais été naïve de penser qu’il me tomberait dans les bras en un claquement de doigts. Premièrement, je n’avais jamais été une grande séductrice.  En plus, si je n’avais pas confiance en la gent masculine, il était évident qu’il en était de même pour lui vis à vis des femmes. Je décidai donc d’adopter une tactique différente : il fallait que je sois plus entreprenante, j’étais payée pour cela après tout.

On toqua doucement à la porte, et quand je demandai qui était là, la voix gouailleuse du propriétaire du Grand Large me répondit. Je retirai la chaîne de l’entrebâilleur pour accueillir mon invité.

– Bonjour Monsieur Kerbriant.

– Je vous en prie dimezell, je sais que je suis vieux, mais appelez-moi Ael par pitié…

– Bonjour Ael, répondis-je un sourire amusé au coin des lèvres. Que puis-je faire pour vous ?

– J’ai un colis pour vous, et d’après la personne qui me l’a remis, il était capital que je vous le livre au plus vite.

Il me tendit un petit paquet où était inscrit Seren Holman, mon nom d’emprunt. Je le remerciai avant de refermer la porte et d’ouvrir mon colis le plus délicatement possible. A l’intérieur, soigneusement emballée, se cachait une bouteille de whisky. Seul un post-it m’indiqua la marche à suivre :

C’est son alcool préféré. Fais-lui boire cette bouteille et rentre à Paris. Le temps fera le reste. Un conseil : n’en bois même pas une goutte. 

Du poison… La veille, je visitais les cachots des empoisonneuses de la citadelle Vauban, et aujourd’hui, voilà que je me trouvais dans une position similaire à celle de ces pauvres femmes mortes de faim et de froid plusieurs centaines d’années plus tôt.

D’un coup d’oeil, je regardai la montre accrochée à mon poignet qui indiquait 21h30. C’était ce soir que tout devait se jouer. Si j’attendais plus, je ne sais pas si je serais encore capable de mener à bien ma mission. Allan ne travaillait pas aujourd’hui, il me l’avait dit hier quand nous étions dans la grotte de la plage des Galères. Je décidai donc de jouer le tout pour le tout : aller chez lui à l’improviste, lui annoncer mon départ et lui offrir une bouteille de whisky en guise de remerciement pour avoir été aussi serviable avec moi. C’était le plan parfait. Je lui ferai la conversation pendant qu’il viderait la bouteille et avant de partir, je la récupérerai discrètement.

Pour mettre toutes les chances de mon côté, je pris soin de choisir une jolie tenue : un pantalon en simili-cuir, un top en dentelle et un pull en cachemire gris perle. Pour le reste, je décidai de détacher mes cheveux bouclés et de les laisser tomber naturellement. Une audace que je me permettais ici mais que j’avais complètement abandonnée à Paris, le regard des hommes étant devenu bien trop insistant ces dernières années. Je devais bien admettre qu’être à Belle-Île était une véritable bouffée d’oxygène. Les gens semblaient être déconnectés de ce qui se passait au-delà de leurs terres, mais à la fois complètement ancrés dans la réalité.

C’était la deuxième fois que je me rendais chez Allan, la première par hasard, et ce soir, le ventre noué et l’esprit encombré de toutes sortes de pensées paradoxales. Je retrouvai facilement sa caravane, plantée au milieu de nulle part, faiblement éclairée par la lune qui jouait à cache cache avec les nuages. Et alors que la nuit était silencieuse, presque muette, mon coeur tambourinait dans ma poitrine ; je ressentais même ses pulsations au creux de mon cou. Soudain, le vent se leva et les feuilles des arbres se mirent à frissonner, leur donnant presque une apparence humaine.  Je donnai un puissant coup de pédale à mon vélo, loué pour l’occasion, et empruntai le petit chemin terreux qui menait jusqu’à chez Allan.

Les aboiements des chiens avaient dû l’alerter de ma présence, car il ouvrit la porte doucement, les yeux mi-clos comme si je venais de le réveiller. Il était torse nu, ses cheveux bruns décoiffés, comme toujours, et je distinguai presque la trace de l’oreiller sur sa joue. D’abord embarrassée de le déranger, je ne pus m’empêcher de rire et de le taquiner :

– A peine 22 heures et déjà au lit ? Moi qui croyais que les Bretons étaient les meilleurs pour faire la fête… Me voilà déçue !

Il esquissa un sourire, avant de me répondre :

– Que fais-tu ici ? Tu n’as pas eu peur de te perdre aujourd’hui ?

Les yeux pétillants, ses lèvres s’étirèrent pour cette fois, former un large sourire. Faussement indignée, je répliquai :

– Si tu veux bien m’inviter à entrer, je t’expliquerais…

Il ouvrit plus largement la porte en me faisant un petit signe de tête, et je franchis le palier pour découvrir l’intérieur de sa caravane. En face de moi, une petite cuisine avec un frigo, deux plaques de cuisson et un évier rempli de vaisselle qui attendait d’être lavée. Juste à côté, un modeste salon avec une table posée entre deux banquettes en vinyle rouge, qui semblaient dater des années 80. Au fond à gauche, un grand lit défait et la télé allumée, qui projetait une lumière bleutée sur les quelques fenêtres que comptait l’habitacle. Enfin, sur la droite, ce que je devinais être la salle de bain. De toute évidence, la décoration intérieure ne devait pas faire partie de ses priorités, puisque rien ne venait égayer son espace de vie.

Je me sentis soudain gênée d’entrer ainsi dans son intimité, comme par effraction. Dans le sac que je serrais contre moi, il y avait cette bouteille qu’il devait boire, ce cadeau empoisonné… dans tous les sens du terme.

– Je t’offre un verre ? Il me reste quelques bières au frigo, me demanda-t-il tandis qu’il attrapait un tee-shirt posé sur l’une des banquettes.

Je ne répondis rien. Toute ma belle assurance s’était volatilisée quand j’avais franchi le seuil de sa maison. Je n’étais plus sûre de pouvoir faire ce qu’on attendait de moi. Est-ce que je l’avais déjà été d’ailleurs ?

Il se tourna vers moi :

– Ca va Seren ?

Je devais absolument reprendre le contrôle de mes émotions. Il me fallait trouver quelque chose à dire, et vite… Mais au lieu de ça, je restai désespérément muette. Je fis juste un petit hochement de tête. Il s’approcha de moi, les sourcils froncés :

– Tu en es sûre ?

Toujours le même stupide hochement de tête. A la recherche d’une réponse convaincante, je trouvai la seule chose qui pouvait expliquer la raison de ma présence ici ; mais quand mes lèvres s’entrouvrirent enfin, il posa doucement son doigt sur ma bouche en guise de protestation. Ses yeux noirs plongés dans les miens, il murmura :

– En même temps, on est pas obligés de parler tu sais…

Je lâchai prise le temps d’une seconde, et attrapai sa nuque pour plaquer mes lèvres contre les siennes, presque brutalement, tandis que mon sac tomba à grand fracas sur le sol.

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Rendez-vous en juin pour la suite…

(Re)lire le chapitre 1 Virtual Insanity

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Written by Mots En Scène
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